Toutes les critiques de Jackie

Les critiques de Première

  1. Première
    par Eric Vernay

    En s’expatriant pour la première fois aux États-Unis, Pablo Larraín aurait pu s’égarer. Mais ce portrait de la veuve de JFK est en fait l’occasion pour le Chilien de creuser ses motifs avec brio.

    Ce qui frappe devant Jackie, au-delà de son impressionnante maîtrise formelle, c’est sa cohérence avec le reste de la filmographie de Pablo Larraín. Le pari n’était pas gagné d’avance. Parce que travailler à Hollywood suppose des contraintes nouvelles pour un cinéaste habitué à tourner au Chili. Ensuite parce que Jackie devait au départ être réalisé par Darren Aronofsky, avec Rachel Weisz au lieu de Natalie Portman. Enfin, parce que le sujet même du film peut a priori paraître étranger au réalisateur d’El Club, jusqu’ici obsédé par le refoulé politique de son pays, comme en témoigne sa trilogie sur la dictature de Pinochet (Tony Manero, Santiago 73-Post Mortem, et No). Et pourtant, ça reste un pur film « larrainien ». À l’instar de No et surtout de Neruda, c’est avant tout une entreprise de déconstruction. Un antibiopic aussi adepte du mouvement de caméra qu’allergique aux chromos chronologiques : Larraín préfère choisir une fenêtre de tir temporelle précise pour mieux extraire ensuite les fils de sa narration éclatée.

    Icône

    Une structure déjà éprouvée dans son brillant Neruda, où il s’intéresse à la traque policière du poète communiste en 1948. Avec Jackie, Pablo Larraín zoome sur les heures qui suivent l’assassinat de Kennedy, le 22 novembre 1963 : un moment décisif dans le devenir icône de la femme du président. Plus que le drame en soi, c’est la réaction de Jackie qui le fascine. L’image publique qu’elle avait patiemment élaborée avec son mari, notamment lors d’une visite de la Maison-Blanche devant les caméras de télévision (mascarade dont des flash-back nous dévoilent malicieusement les coulisses), ce miroir médiatique rassurant et glamour vient de se briser dans le sang. Jackie va le réparer avec une efficacité redoutable : en contrôlant froidement le récit qu’elle veut bien laisser aux médias (savoureuses joutes oratoires avec Billy Crudup en journaliste de Life), mais aussi en orchestrant pour son mari des funérailles aussi flamboyantes que celles de Lincoln, et ce malgré la paranoïa nationale – « un véritable spectacle », la félicitera plus tard le journaliste, sans ironie. Quant aux doutes, à la « vérité » émotionnelle, Jackie les laissera à Dieu (John Hurt en prêtre) et aux couloirs kubrickiens d’une Maison-Blanche hantée par ses pré- sidents morts. Car le plus important est ailleurs : c’est du legs politique de JFK dont il s’agit. Or l’Histoire, nous répète Pablo Larraín, est avant tout affaire de storytelling. Donc de fiction.