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L'illustrateur légendaire des deux trilogies de Peter Jackson expose à Paris. Il nous parle du Silmarillion, de mythologie et de Kaamelott.

La galerie Arludik (12-14 rue Saint Louis en l'Ile, Paris 4ème) expose de nouvelles œuvres de John Howe du 11 mai au 8 juillet : l'artiste canadien -qui parle un français parfait, ayant étudié aux Arts déco de Strasbourg dans les années 70- est celui qui a créé l'univers visuel des deux trilogies de Peter Jackson d'après Tolkien, Le Seigneur des Anneaux et Le Hobbit. Jackson se nourrissait entièrement du sens démesurément épique des vignettes de Howe qui parvenait à faire surgir tout le sens magique des descriptions de Tolkien. Maître de la fantasy, explorateur des mythes, puit de culture qui aime aussi bien les peintres pompiers du 19ème siècle que Kaamelott... Howe nous a accordé une interview à l'occasion de l'ouverture de l'exposition.

Dans les dessins que vous exposez, on trouve des profils grecs. C'est original dans votre oeuvre.
Oui, j'ai eu une espèce d'épiphanie à Delphes, récemment : j'ai eu la chance de pouvoir visiter le sanctuaire d'Apollon très tôt le matin avant que le public n'arrive. L'architecture m'a rappelé la mythologie grecque. La mythologie, c'est de la religion à laquelle on ne croit plus : c'est une porte ouverte dans l'esprit des gens. Il faut la décoder. Toutes mes lectures d'enfance ont ressurgi. On n'est pas conscient du symbolisme, du narratif. Pendant longtemps la Grèce ne m'intéressait pas vraiment, je trouvais ça trop ensoleillé, trop méditerranéen pour ma sensibilité qui vient de beaucoup plus haut, du nord.

 

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Vous avez travaillé sur les deux trilogies de Peter Jackson et sur le premier film Le Monde de Narnia. Pourqoui n'avez-vous pas travaillé plus pour le cinéma ?
Parce qu'on ne me sollicitait pas... Là je viens de passer neuf semaines sur les dessins préparatoires de Mortal Engines en Nouvelle-Zélande, la nouvelle production de Peter Jackson. Le monde des romans est extraordinaire, très étonnant. C'est du steampunk, ça me sort des mes créneaux habituels.

Les dessins de l'exposition sont au crayon, sans mise en couleur...
C'était indispensable pour pouvoir produire le nombres de dessins prévus pour l'exposition. Finalement le résultat est à mi-chemin entre mes croquis préparatoires pour les films ou pour un livre. Mais au-delà de la contrainte temporelle, je peux livrer des œuvres plus personnelles. Ces dessins ne répondent pas au besoin d'un éditeur. J'avais une liberté totale. J'avais des trucs à explorer... Sans cahier des charges, on se retrouve à explorer sa propre psychologie et on tombe sur des motifs qui reviennent. Un dessin en entraîne un autre : c'est totalement aléatoire.

Le motif du corbeau revient souvent ici.
Oui, de temps en temps on tombe sur un sujet et on se dit : ce dessin que je suis en train de faire, je ne l'ai pas suffisamment exploré, il faut que j'en fasse un autre. C'est toujours compliqué à expliquer. Sur le moment on n'a aucune idée de ce que l'on va découvrir.

 

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Vos peintures dégagent toujours une impression de familiarité.
Oui, car on est liés par un tas de motifs et de concepts qui sont communs, qui sont communs à beaucoup de gens... Je n'ai jamais cherché à révolutionner le fantastique. J'aime être dans une narration, laisser voir l'histoire derrière le dessin.

Quels sont les peintres qui vous ont influencé à l'origine ?
Justement, c'était plus des bédéistes que des peintres. Je ne connaissais pas les grands maîtres mais j'avais des comics. Mais j'ai découvert Gustave Doré assez jeune. Ca m'avait enchanté à l'époque. La période qui me plaît le plus en peinture, c'est entre 1880 et 1910 en Europe. Il y a une profusion d'illustrateurs et de peintres -beaucoup de femmes aussi- incroyables et complètement oubliés de nos jours. Ou alors mal compris : prenez Gérôme, qu'on classe dans les pompiers. Il avait une personnalité extraordinaire. Il n'avait pas peur de voyager, il faisait des mises en scène dans son atelier. Ou encore Luminais... Aujourd'hui on leur reproche tout : l'impérialisme, le sexisme, le colonialisme. Ils faisaient des tableaux de narration et pas d'exposition. Je vais parfois au Musée d'Orsay, il y a tout là-bas. Je me rappelle une exposition sur les symbolistes russes, incroyable.

En parlant de Russie, est-ce que le réalisme soviétique vous inspire ? Ces grandes œuvres de propagande...
J'aime bien leurs proportions héroïques, leur démesure étonnante. C'est ce qui manque en Occident : la démesure de la représentation de l'humain, qui se trouve en Orient, mais de façon beaucoup plus contemplative. En Occident, nous n'avons pas de grandes statues de Bouddha dans les montagnes des Vosges. (rires) J'ouvre une parenthèse : quand j'étais à Wellington, je suis allé voir une exposition sur la Première guerre mondiale, des statues de Weta Workshop. Des soldats deux-quatre fois plus grands que nous, assis ou accroupis, avec des membres énormes... on est frappés par la proximité que cela crée. Cet agrandissement nous projette dans quelque chose de mythologique, alors que leur vulnérabilité est amplifiée. Extraordinaire. J'aime beaucoup la démesure.

On en revient à la mythologie.
Tout à fait. Dans l'art grec la taille des personnages dépendait de leur importance dans le cycle du mythe. Héraclès ne peut pas faire ma taille. On doit pouvoir toucher à la divinité à travers lui. Une amie artiste canadienne revisite les mythes grecs, et dans sa vision les descendants des dieux ont de vrais stigmates. C'est passionnant de revisiter les mythes. Rien ne doit être définitif. Tout est en mouvement, tout le temps, en devenir.

Croyez-vous aux archétypes ?
Je crois beaucoup aux archétypes ; mais j'ai une approche beaucoup plus jungienne que freudienne. Il n'y a pas une réponse mais des réponses. J'aime la notion de véracité poétique. Je me sens plus proche de Frazer et de son Rameau d'or. J'ai son édition en treize volumes, complète, ça tenait dans une valise. Mais Frazer était un peu borderline, il se basait beaucoup sur le folklore en disant que le folklore était une trace représentative de la mythologie et ce n'est pas le cas, le folklore change très vite. Son travail de recherche reste extraordnaire. Lewis Spence aussi, c'était un peu un fou de l'Atlantide mais à part ça il a fait des choses intéressantes... Robert Graves ? C'était plus un poète qu'un chercheur, je ne suis pas convaincu par sa Déesse blanche, j'essaie de le lire chaque année... Joesph Campbell est intéressant. Pas toute son oeuvre, mais il y a des belles choses.

Son idée de monomythe me gène un peu, comme quoi il n'y aurait qu'un seul mythe, une seule histoire originelle.
Oui, c'est un peu comme l'idée de chercher la langue originelle. Ca n'existe pas. Le monomythe, c'est aller un peu loin. Chercher le big bang de la mythologie. Ce n'est pas très heureux comme but, il faut tordre les faits pour les conformer à la théorie. Une série d'archétypes, ça me va, mais un seul mythe, non.

Pour revenir au cinéma, avez-vous discuté avec Peter Jackson de faire Le Silmarillion après Le Hobbit ?
Non, car les droits d'adaptation ne sont pas disponibles, ils appartiennent à la famille de Tolkien. Ce n'est pas possible pour l'instant. Mais je ne préfère pas : je ne vois pas très bien comment le faire au cinéma. Une série télé très limitée, peut-être ? Avec de très gros moyens, évidemment. Mais comme Le Silmarillion est très épisodique, très linéaire, c'est difficile. Ca reste d'abord une question de droits.

Comment avez-vous travaillé avec Jackson sur Mortal Engines ?
Je ne l'ai pas vu ! Enfin, juste dix secondes, il est passé dans les bureaux... Il m'a dit : "Qu'est-ce que tu fais là ? Le Hobbit, c'est terminé !" (rires) J'ai surtout travaillé avec le metteur en scène. J'avais un rôle assez limité. Je devais explorer un environnement en neuf semaines, c'est très peu de temps. Je faisais des concept arts de décors, de parties du monde de Mortal Engines. Je ne peux pas vous dire quoi. Désolé.

Un nouveau Roi Arthur sort en salles. Pour vous, quelle est la meilleure adaptation du mythe arthurien ?
Je crois que malgré tout c'est Excalibur, même si c'est très imparfait. Il y a un côté lyrique, hors du temps, qui me plaît beaucoup. C'est la difficulté des adaptations des trucs classiques, il faut se différencier, trouver un angle d'attaque, actualiser... Il y a aussi une part de nostalgie dans mon amour pour Excalibur.

Vous connaissez la série Kaamelott ?
Oui, je trouve ça génial ! C'est mon fils, qui est un grand fan de la série, qui me l'a fait découvrir. Qu'est-ce que c'est drôle ! Du Monty Python à la française. En plus, il y a un vrai plaisir évident à la mise en scène, aux décors, aux costumes. Ce n'est pas que de l'humour.

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