
Actuellement diffusée sur France 3, la saison 4 d’Un Village français parvient plus que jamais à conférer chair et intensité à ses protagonistes. Mais si la mort est bien présente en cette année charnière de l’occupation allemande, la série rechigne toujours à tuer ses personnages principaux, comme si les Hortense Larcher, Raymond Schwartz et autres Marie Germain bénéficiaient d’une immunité à vie. Tuer ou ne pas tuer ses personnages – surtout en temps de guerre – telle est la question. Frédéric Krivine, cocréateur de la série, nous explique sa position.
« Il faudra bien que quelqu’un y passe »
Si d’illustres séries américaines comme Deadwood, The Wire ou Game of Thrones n’ont pas hésité à se débarrasser rapidement de personnages importants, Frédéric Krivine n’est pas obsédé par cette question. « Sur Un Village français, le travail de créateur consiste selon moi à créer une adhésion, qui repose prioritairement sur des protagonistes auxquels on puisse s’identifier. Une fois qu’on a réussi à mettre cela en place, la première envie qu’on a en se levant le matin n’est quand même pas de tuer les poumons et les vecteurs principaux de cette adhésion, qui sont l’humanité et la complexité des personnages. »
Ici, la notion de finitude est inscrite dès l’origine dans l’ADN même de la série – qui a débuté avec l’arrivée des Allemands dans la ville française de Villeneuve et qui se terminera peu après leur départ : « On sait que 1944 va vite arriver, et on n’éprouve du coup pas la peur d’ennuyer ou de faire trop long. Par conséquent, je ne ressens pas un besoin délirant de régler tout de suite leur compte aux personnages. » De fait, les protagonistes qui trépassent dans la saison 4 d’Un Village français sont essentiellement ceux que Frédéric Krivine appelle des « périphériques », à savoir des personnages qui n’étaient pas présents dès les premiers instants de la série.
Pourtant, la saison 5 (qui sera diffusée en 2013) verra bien mourir un personnage central. « On a quand même choisi la seconde guerre mondiale, et non pas Pif le chien ou un bordel sous la Commune, et il faut assumer. On ne peut pas indéfiniment se retrouver avec une communauté de gens dans laquelle personne ne meurt, à part les seconds couteaux. » Frédéric Krivine avoue qu’il avait justement détesté La Liste de Schindler pour ce refus de faire mourir les personnages principaux. « Pour faire sentir aux spectateurs ce qu’est la résistance et la mort au combat, il faudra cette fois que ce soit un « protagoniste-point de vue » - auquel le public s’identifie pleinement - qui y passe. Quand le personnage se prendra la balle, le public va un peu mourir aussi. »
« L’esclavage délicieux » des showrunners
Frédéric Krivine reconnaît que les scénaristes d’Un Village français (réunis en atelier d’écriture) n’ont pas beaucoup de retours précis du public sur la série, en dehors de la lecture de quelques blogs spécialisés. Le sort des personnages dépend donc surtout de ses envies et émotions, loin de toute pression extérieure, et la proximité affective avec ses créatures s’en trouve renforcée. « A l’époque de P.J., qui n’était pas une série addictive au sens où il n’y avait pas l’idée d’une matière feuilletonnante, je ne dormais pas avec les personnages de flics et je ne vivais pas avec eux, franchement. Avec Un Village français, on est sur une série à prétention beaucoup plus addictive, et je suis quand même beaucoup avec eux. Il m’arrive de penser soudain à la réaction d’untel ou de me dire que tel couple de la vie réelle me fait penser à tel couple de la série. Ca fait partie de l’esclavage délicieux et doré des showrunners » (qu’il appelle ironiquement les « Chauds-Renés » en français).
Le projet au long cours qu’est Un Village français épouse en somme le rythme de l’existence et se trouve habité par le désir de décrire l’ambiguïté des relations amoureuses, de distiller un parfum d’incertitude quasi contemplative. A ce titre, la série diffère de l’aveu de Frédéric Krivine des tropismes actuels des créations Canal +. « Il y a en ce moment chez Canal un besoin de spectaculaire, de clinquant, de cul et d’international qui ne correspond pas à ce qu’est Un Village français. Je pense que Canal + n’aimait pas du tout la série dans un premier temps et qu’ils ont probablement préféré quand c’est devenu plus cliffhangerisé, plus dramatisé et plus addictif, à partir de la saison 3. »
Et quand on le relance sur la question de la violence faite aux personnages, Frédéric Krivine préfère parler de crédibilité plutôt que de réalisme. « C’est dangereux pour les séries historiques de prétendre viser le réalisme. Vous racontez forcément votre parti-pris, c’est votre vision d’une ville de fiction sous l’occupation, pas plus, pas moins. Le mot clé, c’est la crédibilité. L’important c’est de savoir qu’avec les informations qu’on a sur la période, ce qu’on montre aurait pu arriver ». Crédible, Un Village français l’est assurément, jusque dans son souhait de préserver encore un temps l’intégrité physique de ses plus attachants protagonistes (parmi lesquels trône sans peine le directeur d’école Jules Bériot). Pour mieux préparer le traumatisme à venir.
Par Damien LeblancFollow @damien_leblanc