
Plus moqué que salué pour ses qualités d'écriture, Plus belle la vie et les destins chahutés de ses personnages ont réussi, en huit ans, à rassembler, vent debout, quelques cinq millions de fidèles par épisode… La série passe cette semaine le cap des 2000 épisodes, en ayant atteint ses meilleures audiences de la saison, mi-mars, avec 6,2 millions de téléspectateurs. Un rendez-vous immanquable, immuable (à tel point que le report des épisodes en pleine période Roland Garros déclenche l'ire des fans). Pourtant, la série est loin d'être reconnue comme un modèle du genre.
Thomas Raphaël, ancien scénariste sur Seconde Chance ou Cœur Océan (des séries nées de l'engouement autour du feuilleton de France 3) est aussi l'auteur de La vie commence à 20h10 (Flammarion), un roman qui entraîne son héroïne dans la grosse machine de production d'un feuilleton populaire de première partie de soirée. Ce roman, Thomas Raphaël l'a écrit en réaction au dédain que peuvent rencontrer des auteurs ou réalisateurs de l'industrie cinématographique pour ce genre de feuilletons. Autrement dit pour le soap, que l'auteur a pratiqué. Conditionnée par ses exigences de production, "Plus belle la vie serait réalisée par Steven Spielberg que cela n'y changerait rien", argue le scénariste. "Dans un feuilleton quotidien, les contraintes techniques sont gigantesques. Si l'on réunissait les meilleurs talents du cinéma pour faire un feuilleton quotidien, le résultat ne serait pas très différent. On doit livrer l'équivalent de deux longs métrages par semaine dans un nombre de décors limité ! Les comédiens qui tournent tous les jours n'ont pas le temps de répéter. On a juste de quoi faire trois prises pour chaque scène, ça ne laisse pas de temps pour travailler les nuances ou s'approprier les subtilités du texte."
Scénarii en batterie
En 2004, France 3 met à l'antenne la série, chronique quotidienne des habitants d'un quartier de Marseille. Pourtant, les audiences ne décollent pas, culminent à 1,5 millions de téléspectateurs. La chaîne fait venir Olivier Szulzynger, scénariste connu pour avoir roulé sa bosse sur les fameuses « sagas de l'été » comme Tramontane ou Méditerranée. Objectif, densifier les intrigues. Thomas Raphaël : "Il a eu carte blanche pour insuffler du romanesque", en rythmant ses épisodes à forte dose de cliffhangers. "Il a su réinjecter du rocambolesque à la manière d'Eugène Sue avec Les mystères de Paris". A partir de là, le public ne décrochera plus. Aux épisodes quotidiens s'ajoutent les premiers primes. La série affiche sa volonté de coller toujours plus à l'actualité, quitte à avoir plusieurs versions d'un même épisode à disposition. A la veille du verdict de l'élection présidentielle, deux versions du même épisode étaient dans la boîte : celle avec en toile de fond la victoire de François Hollande, l'autre de Nicolas Sarkozy.
Diffuser cinq épisodes par semaine, en avoir tourné un bon paquet d'avance, tout cela "demande une efficacité et une détermination qu'il n'y a sur aucun autre format", plaide T. Raphaël. "Ces séries permettent vraiment à de jeunes auteurs de démarrer. C'est une bonne école, un tremplin pour les scénaristes, comédiens et réalisateurs, bénéfique pour l'industrie de la télévision. C'est parce que cette école existe que l'on trouve derrière de très belles séries. Aujourd'hui, vous aurez du mal à trouver des réalisateurs qui ne sont pas passés par ces formats". La série a réhabilité "l'atelier d'écriture", sorte de "writer's room" où une quinzaine de petites mains se succèdent en permanence pour développer les intrigues A, B ou C d'un feuilleton quotidien qui engage une foultitude d'histoires. La chaîne d'histoires est potentiellement infinie, les arcs narratifs entre les personnages bénéficient d'un bon turnover qui évite de donner trop d'importance à l'un ou à l'autre, tout en conservant cette proximité avec le spectateur.
Grosses ficelles et émotions
"Sur un feuilleton quotidien, les spectateurs passent 26 minutes par jour avec leurs personnages, ils passent presque plus de temps avec eux qu'avec leurs amis ou leur famille. Il permet de créer une proximité comme aucun autre format et qui permet au public de dépasser les imperfections formelles". Comme celles de prendre de grandes libertés avec l'histoire pour faire revivre des personnages qui ont pourtant passé l'arme à gauche dix épisodes plus tôt. Plus c'est gros, plus ça passe ? "Le public est prêt à accepter de grosses ficelles si la série est juste émotionnellement. En réalité, les émotions sont toujours assez sincères et assez justes. Même dans des séries comme Glee, des scènes parfois ridicules sont acceptées puisque l'émotion finit par prendre le dessus". Dont acte.
Ces limites narratives acceptées, la série peut, sans coup férir, continuer encore longtemps. En Angleterre, des soaps fondateurs tirent sur la corde depuis bien longtemps. Coronation Street passionne les anglais depuis plus de cinquante ans. Emmerdale existe depuis quarante ans. Eastenders depuis vingt-sept et les audiences tiennent bon. "Il n'y pas de date de péremption, si les auteurs restent en prise avec les mouvements de la société". Comment expliquer que des émules s'y soient cassé les dents ? T. Raphaël a sa théorie. "Ces formats demandent beaucoup de disponibilité du public. L'heure de diffusion de Plus belle la vie est idéale. Il faut accepter de mettre ces séries à des heures de rendez-vous et s'inscrire dans la durée. Je pense qu'il y a de la place pour un second feuilleton, encore faut-il trouver le bon horaire et la bonne chaîne pour le diffuser". La recette, elle, ne changera pas, n'en déplaise à ses contradicteurs.
