
Pour beaucoup, le cas Engrenages fait jurisprudence dans le paysage sériel français. Nommée aux Emmy Awards en 2011, le "cop show" qui mêle les différentes familles du monde judiciaire emballe les sériephiles dans plus de soixante-dix pays. Et passe cet automne le seuil de la quatrième saison. Cette fois, expulsions d'immigrés, manifestations d'activistes de l'ultra-gauche et franc-maçonnerie dans la magistrature sont autant de thèmes abordés dans des épisodes qui flirtent avec une actualité brûlante, matière première d'une série qui mise sur le réalisme depuis le premier jour. Et innove en permanence au moment où la fiction française cherche encore son modèle.
Force d'un concept inédit
Conçue et produite par Son et Lumière, à l'origine de succès populaires comme Les chevaliers du ciel, Pause Caféou Avocats et Associés, Engrenages, dont la première saison a été diffusée en 2005, veut d'emblée se démarquer. "Nous sommes partis de témoignages réels. On ne voyait jamais ces anecdotes à la télé", se souvient Vassili Clert, producteur. "Je pense qu'Engrenages, même si nous ne l'avions pas formulé comme ça au départ, met en lumière des temps morts. On ne travaille pas la course-poursuite du flic avec son flingue, mais ce que l'on a l'habitude de couper parce que c'est chiant." Planques qui s'éternisent et se tendent, attente d'une décision de justice... Des moments creux, où il n'y a pas d'action proprement dite. Une marque de fabrique qui conditionne forcément le travail d'écriture, encore tâtonnant sur la première saison ("un brouillon génial", selon Vassili Clert). La production s'est entourée de consultants : flics, juges, procs' en activité qui inspirent une intrigue policière qui va nourrir la saison. Arrivé sur la saison 2 comme conseiller, Eric de Barahir, flic de son état, est crédité comme co-auteur sur les deux suivantes. "Comme il l'avait fait pour la saison 3, il a proposé une histoire brute, rédigée comme un rapport de police, sans aucun personnage", explique Anne Landois, scénariste depuis la saison 3.
Le scénariste, clé du changement
A son arrivée sur la série, Anne Landois écrira une saison de douze épisodes (contre huit les saisons précédentes). C'est la seule série à ce jour à avoir franchi ce cap sur la chaîne cryptée et l'une des rares fictions « industrialisées » en France. Pour Anne Landois, la considération nouvelle pour les scénaristes peut faire évoluer cet état de fait. "L'auteur commence à devenir un interlocuteur crédible alors que le réalisateur était souvent roi sur de nombreux unitaires. Les séries américaines et le rapport Chevalier - en 2011, il a remis à plat le statut du scénariste pour relancer la fiction française - ont fait beaucoup de bien aux auteurs. Si aujourd'hui les diffuseurs et producteurs sont ouverts à l'arrivée des showrunners en France, c'est aussi parce que les auteurs ont fait leur job. Ils ont pris une place vacante."
Peut-on imaginer découvrir demain des saisons de vingt-deux épisodes, voire vingt-quatre ? "C'est envisageable", note la scénariste. "On a souvent dit que le droit d'auteur était un frein, qu'il était impossible de partager les droits, plusieurs auteurs travaillant sur des étapes différentes. Pourtant, sur Un village français (France 3), le partage des droits d'auteurs est déjà fait en amont". Reste une donnée de taille. "Si Engrenages atteint vingt-quatre épisodes, une case de Canal Plus va être mobilisée pendant douze semaines" et risque d' entraver le développement d'autres séries. "C'est aussi pour cela qu'il reste des unitaires. Problème : en France, il y a très peu de clients". Cinq chaînes, loin de la pléthore de networks U.S. Canal Plus finance chaque épisode d'Engrenages à hauteur de 900 000 €, des moyens importants pour conserver la réputation qu'elle s'est faite rapidement auprès des amateurs de séries.
Engrenages a aussi revu son planning de tournages. "En France, nous avons un peu comme défaut de commencer à tourner quand toute une saison est écrite. C'est une folie", constate la scénariste. Sur la saison 3, le tournage des épisodes a débuté après écriture des six premiers. Un procédé qui permet d'ajuster le texte jusqu'aux premières prises. Elle aide aussi à révéler des comédiens comme Judith Chemla qui incarne Sophie Mazerat, étudiante engagée, fragile, pièce maîtresse de cette saison 4. "On ajuste les rôles au fil de la saison, en décidant, après visionnage, de donner de l'importance à un personnage qui n'avait pas autant de place dans nos première versions". Une organisation qui permet une relecture de la saison au fil des épisodes pour mieux travailler l'ambiance et les décors jusqu'à l'épisode final "qui n'a pu être écrit uniquement parce que nous avions vu les précédents".
"Se concentrer sur les personnages"
La saison 5 (attendue pour 2014) sera l'occasion d'un tournant dans la composition de la série. Anne Landois et Vassili Clert se partageront la direction artistique, la scénariste se préparant justement à assurer pour la première fois sur Engrenages les fonctions de showrunner, comme il en existe déjà sur Un village français (France 3). Une autre petite révolution est attendue dans la méthode d'écriture. Plutôt que de partir d'une histoire policière comme ils en avaient pris l'habitude, les auteurs prendront les personnages comme point de départ "Au lieu de passer beaucoup de temps à rédiger une enquête, on se concentrera sur Laure Berthaud et les autres, en adoptant vraiment la technique américaine. Comme l'a fait Shawn Ryan sur The Shield", en conservant le réalisme et l'encrage dans un contexte très français qui ont fait la force et la réputation de la fiction. Anne Landois, qui a partagé une table-ronde avec le showrunner américain, raconte : "Il expliquait que les relations entre les différents protagonistes étaient les éléments les plus compliqués à mettre en place. Alors que l'on arrivera toujours à trouver une histoire policière qui s'accorde avec ce que l'on a envie de dire de nos personnages".
Le principe colle au ton que veut prendre la série. Anne Landois, toujours : "Dans la saison 4, nos personnages sont seuls, sur des lignes parallèles. Pour la saison 5, on voudrait une grosse affaire qui les réunisse tous". "Arrivée en saison 4, une série doit réserver des surprises. Nous devons désormais creuser nos héros" reconnaît Vassili Clert. "On a envie de savoir ce qu'ils ont dans le bide. C'est normal que nous n'ayons pas forcément eu besoin de le faire dans les premières saisons. Mais maintenant que nous pouvons anticiper leurs réactions, il faut aller plus loin". Surtout que, cumulant une liste impressionnante de petites combines dissimulées, ils sont tous sur la corde raide. Le retour de bâton promet d'être violent.
Engrenages saison 4. Tous les lundis en prime-time à partir du 3 septembre. Deux épisodes par soirée.
Par Jonathan BlanchetFollow @joblanchet