Le Grand Journal en 10 leçons Vain, mais indispensable

26/11/2010 - 17h27
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Le Grand Journal en 10 leçons
Véritable phénomène médiatique, le Grand Journal est devenu en quelques années une émission phare, sinon culte. Les plus grandes stars et politiques s'y bousculent, les chroniqueurs y sont rois, Michel Denisot joue au patron d'une formule à la fois longue et rapide, vaine mais indispensable, qui cartonne. Petit décryptage d'un nouveau café du commerce télévisé.

1. L'« esprit Canal »Depuis ses débuts et avec le succès du mythique Nulle part ailleurs, Canal a toujours chouchouté sa tranche prime time pour imposer l'identité de sa chaîne. Après la fin de l'émission culte de philippe gildas entrainant une période de flou et de chute d'audience (on se souvient du four de frédéric beigbeder), le Grand Journal a progressivement repris les choses en mains jusqu'à devenir la vitrine principale de Canal. Depuis 2004, sur le modèle du talk show indémodable mélangeant actu, culture, politique et humour, l'émission n'a cessé ainsi de gagner en puissance pour être l'une des plus convoitées et plus regardées du PAF. michel denisot et son équipe ayant réussi à revitaliser un « esprit Canal » (une certaine branchitude télévisuelle) alors tombé en berne après une longue période faste aux dépenses inconsidérées. En quelques années, ils ont remis la chaîne sur le devant de la scène, jusqu'à rendre toute la concurrence définitivement ringarde.2. Le long Journal Avec ses quasi deux heures de direct, le Grand Journal est un long journal. A son lancement, l'émission ne dure pourtant qu'une heure. Mais suite à son succès, elle rallonge, grignote les autres, jusqu'à s'imposer de 19h à pratiquement 21h. Découpé en deux parties, une plutôt politique et actu, l'autre plutôt culture et people, le Grand Journal arrive ainsi à tenir, généralement sans s'enliser, multipliant les invités, les sujets, les interventions, les séquences etc. Emission fleuve, donc, le Grand Journal est une auberge espagnole à la française, dans laquelle on se cale, absorbé, de l'apéro au dîner, oubliant même l'existence du bon vieux JT de TF1 ou France 2. Véritable gageure, cette durée délirante permet de couvrir un maximum de choses, offrant à chacun le choix de trouver ce que bon lui semble dans le panier de Denisot.3. L'hyper émission Si le Grand Journal est long, il est aussi archi découpé, émaillé de formats courts et de multiples interventions permettant de ne jamais lâcher un téléspectateur généralement fatigué à cette heure d'écoute. Tel est le passage obligé de l'hyper durée pour maintenir le cap : il faut zapper frénétiquement, sauter sans cesse entre les formats (denses et LOL, si possible), aller droit au but, jongler avec le montage et les habillages télévisuels, en bref tout faire pour distraire le public afin qu'il ne baisse pas la garde. Tout cela n'est en vérité qu'un symptôme de l'époque, son accélération promise et auscultée par Virilio (penseur de la vitesse), et dont la presse, quelque soit son support, est la victime et le bourreau. Sur la nouvelle religion héritée d'Internet et de la télévision, on rabaisse sans cesse le niveau de concentration du lecteur/spectateur. Il faut aller vite.4. Le café du commerceAu Grand Journal, les invités comme les chroniqueurs défilent. Conséquence, les interviews s'enchaînent, parfois bouclées en quelques questions rarement approfondies, surtout quand Ariane Massenet met son grain de sel. Et si Canal réinventait le café du commerce ? Un art du bavardage, vain, mais indispensable, ou le plus sérieux côtoie la plus grande futilité. Avec sa tranche horaire pile à l'heure de l'apéro, son côté auberge espagnole ouverte aux quatre vents tourbillonnants, la foule qui s'y bouscule du plateau au public dans le décor, le Grand Journal pourrait bien avoir mis de l'anis dans le talk show. On y passe pour papoter cinoche, jouer un tube à la mode, discuter politique (un classique des amis du zinc) ou de l'actu, et les jours se suivent, les habitués reviennent, le comptoir avec Denisot en tenancier les attend. 5. StarmaniaSi le chroniqueur est devenu la figure obligée de la plupart des plateaux télé (n'en déplaise à Frédéric Taddeï), dans le Grand Journal il est une star qu'on attend et célèbre ; le générique ne cessant désormais de lui rendre gloire, à force d'habillages funky et de tubes tubesques.. Plus que des journalistes, ils sont de vrais personnages : Ali Baddou joue l'intellectuel décomplexé ; Ariane Massenet une Yves Calvi au féminin ; Jean-Michel Apathie le saint des médias ; Tania Bruna-Rosso la meuf branchée à tout et son contraire ; Mouloud Achour le pote de soirée garant de coolitude au franc parler street attitude ; Charlotte Le Bon (ou Louise Bourgoin et Pauline Lefèvre, en moins bien) la pin-up burlesque. Sans oublier Yann Barthès (on y revient) et tous les autres passés depuis 2004, l'équipe de Denisot tient du rock band.6. Le journal amoureuxLes chroniqueurs du Grand Journal ont l'habitude de chérir leurs invités. Ils les regardent les yeux plein d'amour, les invitent à passer régulièrement, parfois allant jusqu'à leur offrir un siège à leur nom (Will Smith), comme dans certains bars ou cafés. A croire que Canal + a inventé le talk show le plus love ou friendly du PAF. Rares sont les dérapages en dépit de petites piques parfois lancés par Barthès et sa bande. Quelque soit le sujet, l'invité, le sérieux apprêté pouvant en découler, l'ambiance reste bon enfant, généreuse, sans réelle critique ni la moindre agressivité. L'équipe de Denisot ne ménageant pas ses efforts pour jouer aux fans transis lorsque déboule un Prince en plateau. On les comprend, un peu moins quand le pire côtoyant le meilleur est encensé de manière similaire. Sans doute le prix de la démocratie du goût.7. Denisot, l'indifférent dithyrambiqueAu centre du Grand Journal, Michel Denisot, divinisé par sa cour, réussit à traiter à égal des invités aux personnalités aussi opposées que Xavier Bertrand et Eminem. Distant et à la fois jamais avare d'éloges parfois complètement disproportionnées, le grand gourou de l'émission ménage sans cesse la chèvre et le chou en leur donnant le même goût. Grand passeur de micro à ses chroniqueurs, toujours prêt à dégainer des questions stériles ou attendues, Denisot, le patron, l'ancien, tient sa boutique sans juger de rien ni personne. Comme l'ont dit Beigbeder et fabrice luchini dans un entretien pour {GQ}, il est l'indifférent. De quoi agacer ? Peut-être, sauf si on considère cette position comme celle du sage, ou d'un tavernier capable d'accueillir le monde entier sans distinction, et d'interviewer le président Sarkozy.8. Le petit journalMoment désormais mythique et attendu du Grand Journal, Le petit journal de Yann Barthès est devenu en quelques années le point quasi nodal de l'émission. Entre esthétique du collage et ficelles dénudées du montage, humour potache et distance critique jamais franchement partisane, la formule cartonne au point de reléguer à l'arrière plan toutes les autres séquences (sauf Omar et Fred). Derrière ce concentré dérivé aussi bien de la presse people, de l'exposé CM2, de la parodie, de la caméra cachée que des plus fines techniques de déconstruction médiatique, se cache une petite armée besogneuse, travaillant pour un Barthès en présentateur vedette dont le moindre mot est pesé, écrit, joué. A son meilleur Le petit journal fait tomber les masques et égratigne l'hypocrisie dominante ; au pire il fait ricaner bêtement.9. Culturellement correctCinéma, musique, livre, Le Grand Journal donne l'air d'être à la pointe du tout culturel. Pourtant, deux secondes d'attention montre que ses chroniqueurs en plateau ne font souvent que puiser dans une actualité largement commentée ailleurs. Entre la sortie CD piochée dans les {Inrocks} d'il y a un mois par la décidément trop hype Tania Rosso, et le dernier roman dont tout le monde a déjà parlé (merci Ali), Le Grand Journal transforme la culture presque voire complètement mainstream en bidule faussement branché. Ce qui revient à remplacer le politiquement correct par le culturellement correct. Télévision oblige, aussi, l'émission s'inscrit dans une mouvance de la coolitude centriste luttant en vain contre la règle du dénominateur commun. Elle tente d'élargir un peu son horizon avec l'ultra zapping critique (cinéma), mais pour n'en garder que des punch lines lapidaires inutiles. 10. Le centre du mondeEn quelques années, Le Grand Journal est devenu l'émission où il faut passer. Toutes les stars internationales de la musique, du cinéma ou de la littérature s'y bousculent (Prince et son show case incroyable ; U2 pour la première fois à la TV française en live) ; toutes les personnalités politiques viennent commenter l'actu ou faire campagne (Ségolène Royale fait battre des records d'audience au talk show en 2007). Canal a fait de son émission l'ultime plateau du PAF où le monde entier vient faire sa promo ou discuter le bout de gras. A Cannes elle réunit le gratin d'Hollywood ; pour les élections américaines en 2008 elle s'installe à New York puis plus tard décroche une interview exclusive d'Obama ; Carla Bruni-Sarkozi est invitée à jouer la rédac chef. Sa force de frappe est désormais telle qu'elle semble régner seule sans concurrence.

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