La feel good tv, la télé qui vous veut du bien

11/05/2012 - 17h02
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la télé qui vous veut du bien
Elles réconcilient les voisins, transforment des taudis en palais, réorientent les losers du monde du travail : les émissions qui veulent votre bien ont peu à peu pris le pas sur la télé dark et anxiogène. Mais que cache cette feel good attitude ?

Tant que la télé ambitionnait uniquement de produire du temps de cerveau disponible, on savait au moins à quoi s’en tenir. Aujourd’hui, c’est pire : le petit écran veut notre bonheur à tout prix, un peu comme dans le film Paradis pour tous. Prenez par exemple Sylvie et Daniel. Leur vie est devenue un enfer depuis que leur voisin, Pascal, a installé sur son exploitation agricole un "canon effaroucheur". Toutes les dix secondes, une détonation se produit pour faire fuir les pigeons qui dévorent les salades du maraîcher, embourbant le quartier dans une ambiance explosive de Vietnam pavillonnaire. "Ça fait trois ans que vous me ruinez la santé", dit Sylvie, alors que son mari, vert de rage, va coller un coup de poing dans le mur pour éviter de l’envoyer dans la tronche de Pascal.
Cette situation inextricable, fournissant à chacun un moteur existentiel dans une zone où domine l’ennui, va pourtant trouver son dénouement grâce à Karine Le Marchand et Stéphane Plaza, les animateurs d’On ne choisit pas ses voisins (M6). Campé derrière son canon comme un général d’opérette, le maraîcher, sous l’influence du duo médiateur, finit par fendre l’armure et s’ouvrir progressivement à la souffrance du couple mitoyen : "Je ne veux pas que, demain, cette dame fasse une erreur fatale à cause d’un effaroucheur à pigeons. Je fais juste mon travail, je ne suis pas là pour rendre les gens malheureux." Une petite tape dans le dos et un regard compatissant de Stéphane Plaza finissent par faire sauter les dernières digues, libérant des flots de souffrance enfouie sous le vernis pétaradant d’impératifs inhérents à la culture de la laitue. "Sans mes parents, je ne serais plus là…", lâche Pascal, se dévoilant enfin en agriculteur au bout du rouleau. Vous vous en doutez, tout ça va bien se terminer (car il n’y a pas d’autre issue possible). "Le fait d’être extérieur à ces conflits permet de relativiser ce qui ne va pas, mais aussi de proposer des solutions concrètes et pérennes", explique Karine Le Marchand, passée du statut d’agent matrimonial champêtre à celui de psy de la banlieue molle.


Des valeurs positives à l'écran

Comme une poignée d’autre animateurs émergents, Karine incarne une nouvelle tendance à fort coefficient empathique : la Feel good TV. Dans ce qui est un peu l’équivalent d’Intouchables pour le petit écran, tout n’est que dents blanches, retroussage de manches et bons sentiments. "A force de produire des divertissements à dominante sadique, la télévision a fini par générer une image très négative d’elle-même. Aujourd’hui, les chaînes ont envie de redorer leur blason en mettant à l’antenne des valeurs positives : l’optimisme, la volonté, le bonheur. On est en pleine jeanpierrepernautïsation du PAF", explique le sociologue François Jost, directeur de la revue Télévision (CNRS éditions). Cette mutation s’explique en premier lieu par des raisons conjoncturelles. Voici venu le moment de dégainer toute une batterie d’études au poids scientifique incontestable, afin d’étayer mon propos et de clore en amont le bec de certains collègues qui pourraient avoir l’idée saugrenue de critiquer mon enquête en douce (attends que je te choppe, toi !).


Tout d’abord, un constat : la France a le moral dans les chaussettes. Même si ça va un peu mieux avec l’arrivée du Printemps, en janvier 2012, 65% des ménages se disaient pessimistes pour leur avenir et celui de leurs enfants, selon un sondage Ifop. D’après une enquête Harris Interactive rendue publique à la même époque, 9 français sur 10 se déclaraient inquiets face au chômage. Bref, si Micheline tire la tronche à la boulangerie, ce n’est pas parce que la baguette est trop cuite, c’est parce qu’elle courbe l’échine sous le poids de la fatalité statistique. Une fois rentrée chez elle, Micheline n’a donc pas forcément envie de voir un divertissement où un unijambiste à deux sexes s’embrouille, autour d’une piscine, avec un psychotique peroxydé. "Tout est difficile aujourd’hui. Les gens ont besoin qu’on leur redonne de l’espoir", nous confie Florence, une des boss de la boîte de prod’ La Concepteria. Même s’ils n’ont pas tous cartonné à l’époque, des programmes comme Leurs secrets du bonheur (France 2), Permis de reconstruire (TF1), L’amour est dans le pré (M6) ou Réunion de famille (France 2) ont amorcé une tendance devenue depuis lame de fond.
Résultat de ce tsunami feel good ? La ringardisation accélérée d’anciennes gloires qui affichent à l’écran un cynisme et une agressivité résolument datés. Ainsi, dans un récent sondage du magazine Stratégies, Arthur apparaît comme la personnalité la plus arrogante du paf (21% des sondés) et Benjamin Castaldi comme la plus antipathique (20%), quand Stéphane Plaza est jugé drôle (36%), dynamique (30%) et sympathique (47%). "Les animateurs ont dû s’adapter. Regardez : le Nikos Aliagas de The Voice est beaucoup moins arrogant que celui de la Star Academy. Aujourd’hui, on est dans quelque chose de plus transversal, dans le partage d’expérience. Avec Internet, les gens sont devenus plus réceptifs à la philosophie du share, la recommandation entre pairs constituant un des piliers de la feel good TV. Au Pays-Bas, par exemple, l’émission L’Audience vous aide à régler vos problèmes en faisant venir cinquante personnes dans votre appartement, pour qu’elles donnent chacune leur conseil", explique Bertrand Villegas, fondateur de l’agence de veille médiatique The Wit. Le share peut prendre plusieurs visages. Quand Henri Leconte fait profiter un lotissement de ses connaissances pointues en matière de psychologie de crise, ça donne Voisins : vont-ils se mettre d’accord ? sur TF1. Où comment réconcilier des gens qui se détestent en les invitant à bâtir, main dans la main, un mur de 2,50 mètres de haut entre leurs deux propriétés. Même les chaînes de la TNT s’y mettent. Cette saison, France 4 a ainsi programmé Ça va mieux en le disant (du conseil good vibration pour les jeunes), Business Angels (du coup de pouce entrepreneurial sympa) et Le job de mes rêves (de la réorientation professionnelle à la cool). Patrice Boisfer, qui a présenté ces deux dernières émissions, en est persuadé : "la télé peut vraiment changer la vie des gens. On est là pour aider les particuliers à s’épanouir dans leur univers professionnel, en leur apportant les contacts et les petits conseils qui leur font défaut. C’est une vraie mission de service public. En ce qui me concerne, ce n’est pas une posture, je suis aussi comme ça dans la vie, très feel good...".


Des programmes qui font du bien aux chaînes de télé

La fameuse quête de sens jadis appelée de ses vœux par Etienne Mougeotte aurait-elle enfin trouvée un écho dans le tube cathodique ? Après nous avoir appris à maroufler, la télévision aurait-elle la capacité de radicalement transformer nos vies ? Permettez-nous d’en douter, car notre rôle est avant tout de casser l’ambiance. "La télé prétend se substituer au discours politique jugé déliquescent", décrypte le sociologue François Jost, "elle promet de régler tous les problèmes concrets, dans une sorte de dynamique résolument démagogique. Car pour un cas solutionné à l’antenne, il y en a 14 millions d’autres derrière. Au final, au travers de ces divertissements, la réelle ambition de la télévision est de magnifier sa propre puissance, de mettre en scène son pouvoir magique". C’est vrai qu’après avoir effectué d’harassantes recherches sur Internet, je constate que la Feel good TV ne fait pas que des heureux.


Sommet du genre, l’émission Tous ensemble (TF1), qui se propose de rebâtir en urgence le logement de particuliers en détresse, est ainsi l’objet de vives critiques en rotations sur la toile. Chantiers bâclés, familles laissés sur le carreau, mépris à l’égard des artisans bénévoles : tout y passe, preuve qu’une truelle peut vous revenir aussi violemment dans la tronche qu’un boomerang. Pour en savoir un peu plus, nous contactons Jérôme Patoizaeu, un pépiniériste qui a participé à un de ces chantiers il y a quelques mois. Le type est remonté comme un coucou. "Après six jours passées à refaire un jardin, au final, on est apparu que quelques secondes à l’antenne. On nous voit juste planter un arbre, et de dos en plus. Ce que je peux vous dire, c’est que sur le chantier, c’était l’anarchie intégrale. Tout le monde bossait dans son coin, sans coordination. Les bénévoles faisaient n’importe quoi. Y’en a même un qui a fini aux urgences. Concernant les travaux, comme on n’a eu que trois semaines pour tout faire, les temps de séchage n’ont pas été respectés. Je ne sais pas trop combien de temps la maison va tenir debout".

Et l’animateur, il est comment ? "Lui, on ne le voit que quand les caméras sont là. Dès que ça tourne, il fait semblant de passer de l’enduit ou de poser une prise électrique. Mais il ne faut surtout pas le critiquer. Beaucoup d’artisans le considèrent comme un dieu". Ouhla, tout ça vire au feel pas très good, voire au feel électrique (attention, jeu de mots). Pour en savoir un peu plus, je décide donc de contacter l’animateur en question, le célèbre Marc-Emmanuel Dufour, qui a intégré vitesse grand V la grande famille des justiciers du PAF en sa qualité de Reconstructor. Voix éraillé et débit mitraillette, celui qui a bouclé 95 chantiers depuis le début de l’émission en 2009 a tellement la tchatche que je n’arrive presque pas à en placer une, d’où le long monologue un peu décousu qui va suivre. "95% des artisans se déplacent pour les valeurs d’amour et d’authenticité que véhiculent l’émission ; après, comme partout, il y en a 5% qui vont râler parce qu’on n’a pas vu leur camion à l’écran. L’homme est capable du pire, mais il a aussi le meilleur en lui. Quand j’étais petit, je prenais le bus avec des déficients mentaux et j’étais très choqué de voir que les gens se moquaient d’eux. J’ai toujours eu cette empathie pour les autres. Je n’ai jamais refusé de filer des coups de mains aux copines qui déménageaient, même quand c’était à 400 bornes. C’est pour ça que j’ai accepté tout de suite quand on m’a proposé cette émission : sincèrement, je n’aurais pas pu présenter Attention à la marche !. L’important pour moi, c’est le vivre ensemble. Voilà pourquoi on intègre sur les chantiers des repris de justice, qui ont droit aussi à une seconde chance. Aujourd’hui, à la télé, on veut de la lumière, on veut du soleil, y’en a marre du dark !". Marc-Emmanuel raccroche et me rappelle le lendemain depuis un autre chantier, à Dieppe cette fois. Visiblement, ce type qui passe sa vie sur les routes semble être devenu, à force de murs rebâtis et de familles relogées, le chantre survitaminé d’une sorte de néo-culte cathodique à dominante plâtrière. "Pour l’instant, j’ai mis ma vie personnelle entre parenthèses pour vivre cette aventure à fond. Tout cela donne un sens à ma vie, les sourires que je croise me remplissent le cœur. Contrairement aux nouvelles technologies ou aux jeux vidéos qui isolent, la télévision a le pouvoir de rassembler les gens, c’est un instrument de communion. Il faut s’en servir pour rebâtir notre société, pour en finir avec cette spirale individualiste qui nous conduira, à terme, à l'explosion de la planète. Si on veut faire face à la grosse claque environnementale qui menace, on est condamnés à s’aimer. Aujourd’hui, heureusement, les choses sont déjà en train de changer : dans les cours d’école, par exemple, les enfants se réunissent spontanément pour faire des Tous ensemble et ramasser les feuilles mortes dans la cour. C’est super, non ?!" Face à un tel déferlement de feel gooditude, rajouter quoi que ce soit me semble clairement superflu.




Article  écrit par Nicolas Santolaria pour Technikart, mai 2012.
Dans le même numéro : un entretien avec Jacques Audiard et un reportage sur les losers d'Hollywood

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A propos des propos de Marc-Emmanuel : "plus c'est gros, plus ça passe"...
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Anonyme | le 14/06/2013 à 11h10 | Signaler un abus
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