
Inattaquable, Julien Courbet ? L'animateur qui a, de 1994 à 2008, dénoncé dans Sans aucun doute les arnaques aussi diverses que variées, prépare une nouvelle émission estivale pour France 2 : Le jour où tout a basculé. Un magazine-fiction (22 minutes par épisode) dans lequel il sera proposé au téléspectateur un fait divers remis en scène, acteurs et scénarios à l'appui. Mais dans un communiqué adressé à la presse, La Guilde Française des Scénaristes s'insurge des méthodes employées par Julien Courbet et parle d' "une insulte à la législation régissant le droit d'auteur".
Une rémunération ridicule de 1500 euros
La Guilde Française des Scénaristes dénonce une "mise en concurrence non contractuelle entre auteurs qui, de fait, oblige la plupart des scénaristes à travailler gratuitement". Selon elle, la société qui produit l'émission soumet un synopsis à un certain nombre d'auteurs qui doivent rendre un séquencier (scénario sans dialogue) dans les 24h. A l'issue de ce test, seul un scénariste serait sélectionné puis payé afin de développer un scénario complet contre une rémunération "ridiculement insuffisante" de 1500 euros là ou un épisode (de fiction - on revient sur le sujet plus bas) d'une telle durée est normalement payé 10 fois plus.
Sur Tele-2-Semaines, Julien Courbet se défend. "C'est une invention ridicule. Avec la plupart des scénarios, on en est au sixième aller-retour". Quant à la rémunération, il invoque le budget de l'émission "de l'ordre de 40 000 euros l'émission (...) Si vous en écrivez deux, ça vous fait 3000 euros, hors droits d'auteur. On est dans des budgets de journalistes. La confusion vient du fait qu'ils pensent que c'est de la fiction". Cependant, il ne répond pas à l'interrogation qui se porte sur le travail "test" non rémunéré réalisé en amont.
Comparons avec les tarifs américains
Pour départager les deux camps, jetons un oeil aux tarifs pratiqués aux Etats-Unis, un pays dans lequel l'intégralité de la profession des scénaristes est regroupée sous la bannière d'un seul syndicat, la Writers Guild of America. Ce syndicat gère également les contrats des programmes de "nonfiction" tels qu'ils sont appelés outre-Atlantique et tel que le revendique Julien Courbet, à l'inverse du syndicat français qui persiste à parler de fiction. Dans le mode d'emploi, donc, figure l'exemple Unsolved Mysteries, émission justement référente pour le nouveau magazine de Julien Courbet. Qu'apprend-on ?
Que Julien Courbet n'a pas tout à fait raison. Un auteur américain travaillant sur ce type de programme, s'il doit écrire l'histoire et le scénario, sera payé 7825 dollars (5344 euros). Dans le cas qui nous intéresse, d'après les propos du producteur, il s'agirait d'écrire "quelques dialogues, sur la base de séquenciers que nous leur fournissons". On tombe ainsi dans une autre catégorie rémunérée 5932 dollars (4051 euros). Mais il faut relativiser car le système d'auteur américain est différent du français. Là-bas, le copyright règne en maître : les scénaristes ne touchent pas de droits d'auteur mais perçoivent un plus gros chèque.
Courbet se déclare co-auteur
Problème. L'autre désaccord sur ce cas précis touche également les droits d'auteurs. Le syndicat français signale que "Julien Courbet se déclare co-auteur et s'octroie en amont 50% des droits de diffusion". Une partie donc du pactole que les auteurs français devraient toucher justement parce que notre système n'est pas celui du copyright. Ce à quoi le producteur français rétorque : "J'ai moi-même écrit 75% [des séquenciers] (...) J'en ai écrit 32 moi-même" sur la cinquantaine de numéros au total.
Au-delà des problématiques matérielles que cette affaire soulève, elle pose surtout l'importante question professionnelle et culturelle liée à la place que les scénaristes occupent (et qui leur est accordée) au sein de l'audiovisuel français. Un PAF qui, encore aujourd'hui, nie toute implication de "scénaristes" dans le monde de la télé-réalité et qui, en fiction, le dissimule dans l'ombre du réalisateur. En Grande-Bretagne par exemple, au générique de toutes leurs oeuvres de fiction, c'est le scénariste qui est cité en premier et non le réalisateur, à l'inverse de la France. Un symbole qui traduit une toute autre idéologie.
Le syndicat français, qui n'a pas du tout la même influence qu'aux Etats-Unis, espère ainsi retenir l'attention de France Télévisions. Mais Julien Courbet prévient : "Le contrat qui nous lie aux scénaristes de l'émission a été rédigé par d'excellents avocats, il est inattaquable."
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