
Après dix mois de bons et loyaux services sur Canal +, Bref a tiré hier sa révérence avec la diffusion des deux ultimes épisodes. Pourtant, la réplique finale ("J’arrive au cinéma, à tout de suite") laisse entendre qu’un film pourrait bientôt voir le jour. Avec sa façon de distribuer la parole et d’élargir le cadre à une foule de personnages (on découvre entre autres Kevin Razy, héros de la parodie antillaise Bwef), le dernier épisode prend des allures de comédie chorale du type Bancs publics (Versailles rive droite), de Bruno Podalydès.
Le regard résolument tourné vers le septième art (l’avant-dernier épisode cite lui copieusement Fight Club en faisant du personnage de Kheiron un ami imaginaire du narrateur), Bref abandonne précocement une fonction de série qu’elle n’aura jamais entièrement acceptée, qu’il s’agisse du rythme de diffusion ou des choix scénaristiques. Comment le programme court aux 2,9 millions de fans Facebook a-t-il préparé sa sortie ?
Surprendre plutôt que s’inscrire dans la durée
Dans le texte qui annonçait la fin de Bref, les trois cerveaux de la série, Kyan Khojandi, Bruno Muschio et Harry Tordjman expliquaient avoir beaucoup cogité après la première session de 40 épisodes : "Nous avions peur de - déjà - nous ennuyer et donc, de vous ennuyer. Finalement, nous avons trouvé suffisamment d’idées qui nous faisaient marrer pour se lancer dans 40 nouveaux épisodes. Notre leitmotiv depuis le début était de surprendre, vous comme nous et nous avons maintenant le sentiment, l’intime conviction que le dessin est fini et qu’il serait dommage de colorier la table." Le désir des créateurs consistait donc moins à développer des personnages au long cours qu’à déjouer les attentes du public tant que cela semblait encore possible.
Des épisodes comme Y a des gens qui m’énervent - dans lequel apparaissent les guest-stars Laurent Baffie, Tahar Rahim, Antoine de Caunes, Omar et Fred, Elie Semoun, Eric Judor, Florence Foresti ou Chantal Lauby - et Je suis vieille - qui permet soudain à une vieille dame de prendre possession de la voix-off - eurent en effet comme objectif de cultiver l’art de la surprise. Mais durant ces épisodes, la série perdait de vue son fil rouge originel (la description de l’univers mental d’un trentenaire et du rapport qu’il entretient à son environnement).
Si les auteurs de Bref ont pris un malin plaisir à dresser de nombreux ponts entre les épisodes (rien que le dialogue "Dans ma tête des fois, il y a une voix qui va vite" de On était des gamins fait écho aux divers amis imaginaires du héros), la série n’a pas particulièrement joué la carte de la fidélisation ou de l’addiction, ne serait-ce qu’en raison de son rythme de diffusion irrégulier. Certaines semaines n’offraient ainsi qu’un épisode quand d’autres en livraient trois ou quatre, limitant la prise en compte par chaque spectateur des discrètes évolutions dramaturgiques.

Perpétuel retour à la case départ
Entre les épisodes J’ai grandi dans les années 1990, On était des gamins et Je suis né (qui fait parler spermatozoïdes et ovule), la série ne fut pas avare en voyages dans le passé. Le narrateur semble en effet ahuri face au simple passage du temps, comme dans l’épisode J’ai eu 30 ans, où il constate que "One More Time des Daft Punk a 11 ans, Jurassic Park a 19 ans et Les Simpson ont 23 ans". Mais au-delà du tempérament nostalgique de son personnage principal et de la thématique rebattue du refus de grandir, la série a tout bonnement décidé dans sa dernière ligne droite d’anéantir l’avenir qu’elle avait tracé au héros.
Le temps d’une soirée déguisée déclinée en 5 épisodes, le narrateur détruit ainsi tout ce qu’il avait construit : son couple, ses amitiés, son image sociale. Son monologue vengeur empile des dialogues peu inspirés et faussement punks – "Elle sert à quoi cette soirée ? (…) Moi je suis un gros lâche, je ne sais pas quoi faire de ma vie, je suis comme tout le monde, je crois que je suis unique. (…) Ouais, je t’ai trompée, ouais, tu sais quoi, je m’en bats les couilles" - qui indiquent en tout cas la volonté des auteurs d’atomiser leur création pour engendrer un épisode difforme d’une inhabituelle durée de 3 minutes. De façon plutôt artificielle, Bref met là en scène sa propre suffocation à l’intérieur d’une prison de verre télévisée qui ne semble plus lui convenir.
Dix mois après son apparition, la série est donc revenue au point de départ, ramenant le héros à sa pesante solitude. Mais, refusant de s’achever sur une note trop sombre, les auteurs font rapidement sortir le personnage de sa dépression, le temps d’un épisode à la morale forrest-gumpienne ("La vie c’est comme un ascenseur"). L’ultime épisode dans le parc propulse ainsi la série vers de nouveaux formats, mimant un apaisement final qui invite métaphoriquement les téléspectateurs dans son escarcelle. Qu’est-ce qui explique cependant qu’un parfum d’inachèvement flotte sur Bref ?
Briser la foi en la fiction
Habité formellement par de multiples références cinématographiques, Bref a également truffé ses dialogues de citations de La Cité de la peur et autres clins d’œil au septième art : "Comme dans les films américains, on n’attendait personne" (épisode J’étais dans la merde) et "Je me croyais à la fin d’une comédie romantique" (épisode J’ai tout cassé). Si l’horizon cinéphilique n’a jamais été une entrave à la qualité d’une série, Bref s’est parfois complu dans la mise en abyme. Marla, le fameux "plan cul" du narrateur profère ainsi dans J’ai fait un choix un superflu "Bon, tu t’expliques ? Ça fait 2 épisodes qu’on veut savoir ce qui se passe".
Désigner au détour d’un dialogue sa propre nature de série représente la meilleure façon de briser le pacte de croyance avec le spectateur. A force de ludisme et de micros délires iconoclastes mis bout à bout, les auteurs de Bref n’ont pas permis à la magie fictionnelle d’opérer ni à une trame de fond de se déployer, contrairement à la plupart des sitcoms américaines qui conservent ce semblant de foi dans les pouvoirs de la narration et dans les destinées sentimentales de leurs personnages. L’ambition de Bref résidait visiblement ailleurs, dans une zone cumulant désir de nonsense britannique, rêves de cinéma et défis créatifs engendrant des idées pas systématiquement compatibles.
Programme parfaitement original pour la télévision française, qui donnait l’impression d’être en prise directe avec le rythme du cerveau de ses 3 créateurs, Bref cherchait donc autre chose qu’une longue histoire d’amour avec la télévision. Pris à témoin des capacités créatives du trio plutôt que dorloté par un rythme sériel, le public pourrait bien retrouver le programme sous une autre forme et en d’autres lieux. Au centre dès aujourd’hui d’une application pour Ipad, Iphone et Android, Bref s’est visiblement senti trop pressé pour les impératifs de la série télé.

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Par Damien LeblancFollow @damien_leblanc