La France a vécu durant des semaines dans l'ombre d'un crime colossal. Si le pays avait été envahi, si son destin avait été tenu en suspens, à quelques lieues de la frontière, par la lutte prolongée de deux armées colossales, les journaux n'auraient pas donné plus de détails sensationnels, plus de commentaires passionnés. Instinct du mélodrame ? Furie de la réclame et de l'information ? Exploitation mercantile des intelligences débilitées par un vaste scepticisme politique et social et que ranime un peu je ne sais quel ragoût de police et de sang ? Sans doute, mais aussi calcul de réaction ! Manoeuvre savante pour exciter et multiplier la peur, cette complice de tous les coups de force, de tous les gouvernements d'autorité et de privilège. À un peuple ainsi affolé, ainsi abêti par la peur, toute foi en la race humaine et en l'avenir n'apparaît que comme une dangereuse chimère, comme une meurtrière illusion. Il ne comprend même plus que le progrès est la condition de l'ordre. Il se méfie de la justice et de la liberté comme d'un piège, de l'idéal comme d'une duperie.
Jean Jaurès (1859-1914) dans un editorial de L'Humanité le 10 mai 1912. (Plus loin dans le discours il parle d'un ordre social plus juste, le premier adjectif, essentiel, a disparu depuis.)Merci l'Huma !
Par Daniel De Almeida Follow @dandealmeida