Twitter et le racisme : autopsie d'un quiproquo

26/10/2012 - 14h05
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Le web francophone a connu récemment un petit emballement. Au centre de la polémique, des messages postés sur le réseau Twitter, notamment via le hashtag #unbonjuif, qui relèvent selon certains d'une banalisation pure et simple de l'antisémitisme ordinaire. Pour prendre un peu de recul et comprendre comment une mauvaise blague a basculé en affaire d'Etat, Fluctuat a interrogé des twittos spécialistes en humour trash (dont @HitlerOfficiel) et SOS Racisme, un peu perdu face à ce grand PMU 2.0 que peut être Twitter.

Afin d'expliquer comment une ministre de la Justice en vient à trouver du temps dans son planning pour évoquer des messages de 140 caractères écrits par des ados, il faut sans doute rappeler ce qu'est Twitter au départ. C'est à dire un outil informatique qui sert de messagerie instantanée à ses usagers, pour parler de tout et de rien. Certains racontent leur vie, d'autres postent des photos de ce qu'ils portent/mangent/on en passe. Des artistes, connus ou pas, s’en servent aussi pour faire leur promo, communiquer avec leurs fans, etc.

Évidemment, les humoristes du web 2.0 sont de la partie, et heureusement, parce qu'entre un livetweet (commentaires en direct) de la dernière émission de télé-réalité et une série de photos instagram qui repoussent les limites du sans intérêt, c'est parfois étouffant.

Il y a tout d'abord les comptes parodiques, qui par définition ne sont là que pour faire rire sur un sujet donné. Le cas le plus répandu consiste à prendre le nom d'une célébrité, préciser dans la description du profil qu'il ne s'agit pas du vrai, et en avant. On peut citer le compte parodique de DSK, très porté sur la chose, de Nicolas Anelka qui conclut tous ses tweets par "enkulé", de Ribéry qui massacre méthodiquement la langue de Molière, de Nelson Monfort, du Père Noël, de Zlatan Ibrahimovic, de Sarkozy... la liste est longue.

A cela s'ajoutent les comptes du style @InfosAPasSavoir, @jEmedroOgue ou @PassionSirene qui restent dans le domaine de la déconne.

Ensuite, il y a les détournements des codes de Twitter. Par exemple, dès qu'on place le signe # devant un mot, il devient un hashtag (mot-clé), sur lequel on peut cliquer, ce qui permet de retrouver tous les tweets comportant le mot en question. Il est dès lors assez facile de répandre un hashtag volontairement crétin pour amuser la galerie.

Dans le même genre, le phénomène des "RT si" a connu un succès fulgurant : RT signifie retweet, reproduire un tweet dont on partage le propos ou qu’on veut le relayer à ses propres abonnés. A la base, le RT si classique traite de choses assez banales, de trucs de la vie courante qui peuvent arriver à tout le monde, ou encore des goûts personnels en matière de musique ou autre ("RT si t'es fan de X ou Y"). Sauf que des petits malins ont un jour fait irruption avec des tweets comme ceux-là :














Les Grosses Têtes de Twitter

Le principe est simple : démarrer un tweet par "RT si" et enchaîner avec une situation absurde ou complètement outrancière. "Les premiers RT si humoristiques datent de janvier 2012, ils sont signés @BoucherduPorche et @roro_one1.". "On utilisait notre humour et notre provoc' et ça a fait boule de neige, explique Roro. Boucher utilisait des trucs vrais qu'on avait connus comme son classique : ''RT si quand tu l'as prise en levrette tu lui a mis ton pouce d'autostoppeur dans le cul' (sic) @LeCritiqueur nous retweetait beaucoup et lui était déjà très populaire avec ses séries de hashtags. Nos références c'est notre quotidien, les faits divers et les galères. Et aussi les histoires sordides du Nord-Pas-de-Calais, ça fait rire les gens." Effectivement Roro est aussi le spécialiste des "RT si t'es de vers Lille" qui reposent souvent sur des relations privilégiées entre membres de la même famille.

Le phénomène prend vite de l'ampleur, et donne naissance à un style d'humour très particulier, entre débilité assumée, science de la vanne borderline, vulgarité et imagination débridée. La rigueur orthographique n'est pas franchement au rendez-vous, mais de plus en plus de twittos s'amusent à lire ces blagues pas comme les autres. Il faut dire que les auteurs ont le sens de l'entertainment : "J'en envoyais beaucoup entre 22h et 3h du mat' fut un temps, précise Roro. J'ai aussi 2 ou 3 plages horaires stratégiques genre heure de repas, sortie de taf, fin du film du soir etc...Et des gens me lisaient le matin dans les transports. Une journaliste de Métro m'a dit qu'ils riaient en lisant mes tweets le matin au bureau.C'est surtout le côté caillera-quartier-rue-galère-religion qui fait rire. L'avenir de l'humour il est là : c'est le délire caillera trash mais avec un minimum de jugeote, ça plait beaucoup".

Très vite, d'autres se sont pris au jeu, notamment @CripsouBikoLoko et @Louis_Baltimore qui fondent le "Crime Time", autrement dit des rafales de "RT si" à partir de minuit, "du sombre, du dégueulasse, pour les fins gourmets". Cripsou reconnaît volontiers qu'il y a presque "un côté pro dans les RT si", mais aussi un goût du challenge ; il faut faire rire en 140 signes, pas plus : "Je veux mettre en avant ma technique narrative, mon imagination", précise le jeune homme qui ne serait pas contre l'idée de "faire ça ailleurs, peut-être pas un site comme VDM, mais j'y pense parfois." Mais contrairement à VDM qui peut parler à tout le monde, la plupart des RT si, au niveau du fond comme de la forme, sont loin de faire l'unanimité. Cripsou l'admet : "c'est dur à expliquer pour quelqu'un qui ne connaît pas, et je comprends que ça puisse choquer mais nous, on n'est pas sérieux". De son côté seule la performance et l'originalité comptent : "Ceux qui font des "RT si" sans cesse sur les juifs, les beurettes ou la religion n'ont aucune imagination... Mais les gens se marrent grave aussi à ce sujet, limite ça t'encourage à le faire."

Il y a un côté très générationnel dans ce style d'humour : outre les références à des mangas, films ou morceaux de musique, l'aspect sans limite de ces tweets fait le bonheur des jeunes lecteurs, mais n'est pas du goût de tous.

"Ça a surtout valu des ‘jails’ c'est à dire une limitation temporaire du compte", déclare Roro. "En général c'est entre 2 et 24h, et j'ai eu des messages privés pour des RT sur l'esclavagisme, les juifs, l'islam. Les sujets sensibles dans la vie ne deviennent pas moins sensibles sur Twitter". Cripsou de son côté assure n'avoir eu "aucune plainte a part quand on faisait des RT sur la religion."


#unbonjuif : de la mauvaise blague aux vrais dérapages

Seulement voilà, ça devait arriver tôt ou tard, le 10 octobre dernier la surenchère dans la provocation amène un hashtag assez spécial dans les trending topics (sujets chauds, autrement dit les termes les plus repris dans la journée, mis en avant par Twitter sur sa une) : #unbonjuif.

En réalité, la plupart des twittos se limitent à des simples blagues, certes de mauvais goût mais pas forcément révélatrices de quoique ce soit. D'autant que ces mêmes personnes sont bien souvent auteurs d'autres tweets assez osés sur des sujets sans rapport, et évidemment visant d'autres communautés, preuve qu'il n'y a pas d'obsession antisémite contrairement à ce qu'on pourrait penser à première vue.

Ceci dit, d’autres franchissent la ligne jaune avec des tweets posant de sérieux problèmes (photos de chambres à gaz ou de fours crématoires), et surtout une absence d'humour qui ne laisse pas de gros doutes quant à leurs intentions. Le phénomène s'amplifie avec la diffusion dimanche 14 octobre par TF1 du film historico-larmoyant La Rafle : d'innombrables jeunes téléspectateurs postent en direct leurs commentaires à chaud, avec une fois n'est pas coutume, de nouvelles vannes de plus en plus provoc. Précisons d'ailleurs que même lorsqu'ils sont bien intentionnés, ça reste assez consternant, un petit tour sur le tumblr pascoolhitler suffit à s'en convaincre.


Certains twittos sont profondément choqués par la série #unbonjuif, et alertent les associations. Pendant que d'autres sont excédés par les pubs YouTube intempestives, eux s'offusquent d'un hashtag qui apparaît sur le côté de l'écran : à chaque Don Quichotte son moulin. Le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples et SOS-Racisme portent plainte contre les propriétaires de comptes ayant diffusé des messages antisémites, la ministre de la Justice Christiane Taubira rappelle que les incitations à la haine restent illégales même sur le net tandis que l'UEJF s'engage dans un bras de fer avec les responsables de Twitter pour les faire réagir. Le 19 octobre, l’association affirme avoir obtenu du site la suppression des tweets incriminés. Information que Twitter a refusé de confirmer, sans doute par crainte de créer un précédent et d’être accusé de prendre position.


Modérer Twitter, une mission impossible

Pour Aline Le Bail-Kremer, responsable communication et presse de SOS Racisme, "c'est une bonne chose, mais c'est surtout la moindre des choses dans une République. Twitter se cache derrière sa posture d'hébergeur mais il va falloir respecter la loi française. Ils ont déjà supprimé un compte néo-nazi en Allemagne, c'est le début." Reste qu'indirectement, cela nourrit l'éternel discours sur le deux poids deux mesures qui favoriserait les Juifs par rapport aux autres. Les "RT beurette" pour ne citer qu'eux, sont depuis pas mal de temps on ne peut plus répandus sur le réseau sans que personne ne s'en émeuve. En partie parce que la plupart sont assez cocasses et souvent émis par des membres de la communauté maghrébine eux-mêmes, mais surtout parce qu'absolument tout le monde s'en fout.

"C'est vrai que la réponse des associations vient aussi très rapidement à cause de l'emballement médiatique qu'il y a eu autour de cette affaire", reconnaît la membre de SOS, tout en ajoutant qu'il existe une "hypersensibilité" autour de la question de l'antisémitisme en France, "mais ça s'explique tout simplement par l'histoire de ce pays, on ne peut en aucun cas le reprocher à la communauté juive".

Ensuite vient le problème pratique : surveiller l'intégralité des tweets en une seule journée pour en relever les plus litigieux relève d'un travail humainement ingérable "ça regarde Twitter, c'est aussi à eux de trouver des solutions vis à vis de ça", répond simplement Mme Le Bail-Kremer, qui précise : "nous voulons poursuivre les auteurs des tweets individuellement mais nous faisons parfaitement la différence entre le propos tenu et la personne".

En attendant, dès le 19 octobre, les hashtags #agoodjew et #unjuifmort ont immédiatement pris le relais, et le plus beau c'est qu'ils sont postés uniquement en réaction à ce qui est considéré par les twittos comme de la censure bête et méchante. Plus que le chat et la souris, cette histoire commence fort à ressembler à un épisode de Bip-bip et le coyote.

Avec du recul on a la nette impression que chacun voit midi à sa porte. Il est à peu près aussi simple de convaincre les assos d'adopter le théorème de Ricky Gervais ou l'humour de Eric Cartman, que d'inculquer aux jeunes usagers de Twitter les vertus de l'autocensure. D'autant qu'absolument rien n'est arrivé pour les hashtags #àcausedesmusulmans ou #unbonnoir, et on en passe. On va éviter soigneusement le débat "le hashtag #unbonjuif est-il plus grave que les autres", ce serait aussi passionnant que d'essayer de savoir si Star Wars et supérieur à Star Trek ou s'il vaut mieux avoir le sida que le cancer. La réalité c'est que pour beaucoup, ce réseau social est une sorte de cour de récré, d'un espace de détente et de liberté où il est acquis que rien ou presque n'est à prendre au sérieux. D'où l'incompréhension totale de ceux qui découvrent la chose. Du côté des habitués, c'est l'indignation :



Génération Dieudonné ?

Il faut dire que la portée symbolique du processus est terriblement contre-productive : non seulement on dit aux utilisateurs qu'ils sont surveillés sur un sujet en particulier, mais en plus cela fonctionne sur la dénonciation des uns et des autres. Pas franchement l'idéal niveau pédagogie. Si à l'inverse on adopte le point de vue des associations qui dénoncent une banalisation de la parole antisémite, autant aller voir le propriétaire d'un compte régulièrement cité comme le symbole de cette "génération Dieudonné" : @HitlerOfficiel.

Fonctionnant comme un compte parodique lambda, le bonhomme n'y va pas avec le dos de la cuillère : dans son rôle virtuel, il enchaîne les tweets outranciers, répond à ses détracteurs avec une verve inimitable, et n'oublie pas d'envoyer des mots doux à @StalineOfficiel ou encore @Mah_Ahmadinejad, parce qu'il faut bien se détendre. Pour autant, lorsqu'on l'aborde au calme, le jeune homme derrière ce compte est parfaitement équilibré, et explique posément sa démarche de provocateur. "Moi je me suis dit que j'allais bien faire chier mon monde. Soit on peut rire de tout, soit on rit de rien. Voila mon point de vue et ma motivation." Insistant sur le fait qu'il n'est évidemment pas néo-nazi pour un sou (en même temps sa photo du Führer en uniforme rose était un sacré indice) il précise : "dans les réactions à mes tweets, j'ai vu énormément de haine, qui venait de vrais antisémites que je n'ai pas RT, mais la plupart du temps c'est resté bon enfant." Pour lui il s'agit ni plus ni moins d'un exercice de style "l'inspiration vient en tweetant, après tu manies les formulations et les chutes qui font rire. Des fois j'en garde sous le bras,je sais qu'ils vont marcher alors je les lâche le dimanche soir à 21h." Et malgré les apparences, "Dodolphe Zer" a aussi un cœur : "si j'avais eu un tweet du genre 'J'ai perdu ma famille ça me blesse tu peux supprimer' j'aurais dit ok, mais je n'ai eu que des insultes ou des menaces, c'est triste. », confesse-t-il, avant de conclure : "Franchement je me vois pas pour toujours sur ce compte, je vais stopper a 1945 tweet histoire de finir en beauté."

Finalement on en revient toujours au décalage entre twittos rompus au second degré et le reste du public. Du point de vue de Seno, rappeur juif (oui, ça existe) très présent sur ce réseau social, "à 90% c'est du millième degré, sur Twitter je vois des mecs qui chambrent toutes les communautés et franchement c'est drôle. Ça peut être choquant, grossier, bourrin, mais c'est ça aussi l'humour. Les délires sur le net ça n'a que l'importance que l'on veut bien leur donner."

Pour reprendre les mots de Roro, "Twitter c'est un genre de grand pmu où tout le monde raconte de la merde, ambiancé par l'actualité". Du coup, on souhaite bien du courage à ceux qui voudront imposer des règles de bienséance. Sans parler du fait qu'il y a peut-être des combats plus importants à mener, mais ça c'est encore une autre histoire.

Par Yerim Sar
COMMENTAIRES
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Enfin un article intelligent sur cette "polémique". Pourquoi ne lit-on pas de tels articles ailleurs ? Merci à vous !
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Anonyme | le 28/10/2012 à 18h57 | Signaler un abus
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Très bon article, ça résume bien la polémique qui n'a pas lieu d'être, laissez les rigoler, n'y voyez aucun message de haine.
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Anonyme | le 28/10/2012 à 03h47 | Signaler un abus
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Franchement bon article, ce site nous lache souvent des bijoux bien construits
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Anonyme | le 01/11/2012 à 20h19 | Signaler un abus
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putain
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Anonyme | le 28/10/2012 à 15h15 | Signaler un abus
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Roro a bien raison
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Anonyme | le 26/10/2012 à 15h54 | Signaler un abus
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