Tatouage : l’underground face au mainstream

19/10/2012 - 12h32
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© Guy le Tatooer
2012 : teinter sa peau d’encre bleue n’a jamais été aussi tendance dans l’histoire de l’humanité. Un phénomène de société globalisée qui accouche du meilleur comme du pire, sur les plans sanitaires comme artistiques. Face à cette hype sans précédent, comment réagit la scène alternative du tatouage qui représente la branche underground de ce potentiel "10e art" ? A l’occasion de la sortie du livre Forever The New Tattoo, nouvelle bible du genre, Fluctuat est allé consulter les références du milieu pour en savoir plus.

En France, les premières traces de marquage corporel remontent au XIVe siècle, époque à laquelle le tatouage constituait un stigmate socialement excluant : la lettre M était tatouée sur le front des mendiants professionnels tandis que la fleur de lys avec un V servaient à mettre au ban les voleurs. Sept siècles plus tard, un français sur cinq âgé de moins de 34 ans se déclare tatoué. Pourtant sur ce point, La loi de l'Ancien Testament (Lévitique 19:28) était plutôt claire par rapport aux palmiers sur les biceps : "Vous ne ferez point d'incisions dans votre chair […] et vous n'imprimerez point de figures sur vous." (Ps : "Je suis l'Éternel, déconnez-pas.")

Alors que s'est-il passé ? Pas grand chose, le corps humain est juste devenu une PLV de plus. Une matière première à modeler selon l'ambiance du moment, au profit bien évidement de la promo de son propre statut social. Beaucoup (trop) considèrent le piercing au nombril, l'encre de tatouage, le botox ou la silicone comme de nouveaux accessoires de présence et d’identification, de nouvelles mises en scène de soi, bref, de nouvelles coques d’iPhone.


Un monde vaste, aux contours diffus

D'une pratique originellement magique, religieuse, thérapeutique ou judiciaire, le marché a transformé le tatouage en une petite industrie, avec son économie, ses échelles et, sans trop en douter, ses trop nombreuses pollutions corporelles. Et, comme tout marché, le tatouage s'est retrouvé dans le giron des politiques, encadré par des lois et décrets, là encore pour le meilleur et surtout pour le pire. Mais le tattoo est un monde vaste, instable, aux contours diffus, et certains de ses habitants ne se laissent pas approcher si facilement. Certes, beaucoup ont abdiqué face au marché, néanmoins d'autres perpétuent et vivent la discipline avec sa part de mystique et ses dimensions artistiques, spirituelles, où les modes de transmissions de savoir - on parle encore "d'apprentis" - sont très semblables à ceux des lointaines corporations.


Le Syndic’ vs l’Académie

Politiques, observateurs et rapporteurs publics n’en n’ont que faire et font évidemment l’amalgame : dans un rapport paru en 2007, l’historique l'Académie nationale de médecine analysait finement que de telles "modifications corporelles [...] traduisent plusieurs états : perception négative des conditions de vie, mauvaise intégration sociale, souci d’amélioration de l’image de soi, précocité des rapports sexuels avec grand nombre de partenaires, homosexualité, usage de drogues et consommation d’alcool, activités illicites et appartenance à un gang, mauvaises habitudes alimentaires." Moyenne d’âge actuelle des Académiciens = 76 ans. Des propos évidement condamnés par le Syndicat National des Artistes Tatoueurs - structure pilotée entre autres par Tin-Tin -, pour qui l'État ne se soucie pas vraiment de régulation, si ce n'est fiscale : "si aujourd'hui la majorité des tatoueurs n'ont pas propagé le sida ou l'hépatite, c'est grâce à leur professionnalisme", souligne le Syndic’. Lionel Fahy, fondateur du bien-nommé studio Out Of Step, n’est pas super rassuré par la toute-puissante liberté d’entreprendre : "aujourd’hui en Europe, de très importants distributeurs de matériels de tatouage vendent de la merde à des prix dérisoires, sans se soucier de leur clientèle. Une clientèle pas toujours formée aux règles d’hygiène et aux conditions sanitaires, qui ne connaît pas bien la peau. Un tel phénomène est très très inquiétant." Les résultats ? "Assez catastrophiques en fait, je ne compte plus les personnes qui viennent me voir pour que je leur récupère un mauvais boulot réalisé par un autre."

Jonas Nyberg (photo : Forever The New Tattoo)


Forever The New Tattoo : pionniers et prophètes

On l’a compris, la résistance doit s’organiser. À tout mainstream, son underground. Underground où vit le mouvement dans toute son éthique et sa qualité artistique. Car au-delà des positionnements politiques ou commerciaux, la scène s’exprime d’abord et avant tout par ce qu’elle pique - ou non - sur les corps. "De tous temps, le monde du tatouage a eu ses pionniers et ses prophètes. Notre ouvrage Forever The New Tattoo livre une sélection de l’actuel Panthéon", explique Matt Lodder, co-auteur d’un superbe recueil fraîchement paru chez Gestalten. Un artbook au contact duquel on se sait effectivement en excellente compagnie artistique comme éditoriale, à quelques années-lumière des catalogues de photocopies de tatouages tribaux... Forever The New Tattoo, où l’on croise des travaux mis en lumières comme de véritables installations, avec des boulots signés (attention liste non-exhaustive) : Mike Giant, Duncan X, Curly, Amanda Wachob, Alex Binnie, Scott Campbell, Duke Riley ou des frenchies comme Lionel Out of Step (cité plus haut) ou Fuzi des TPK.


"Une des pratiques artistiques les plus acquisitives qui soit"

"Ces artistes représentent une lignée noble de femmes et d’hommes qui n’ont eu de cesse de repousser les limites créatives, techniques et esthétiques de leur profession et de fait, se démarquer de la masse grouillante", s’enthousiasme Matt Lodder. "Le tatouage est une des pratiques artistiques les plus acquisitives qui soit. Dans les mondes post-modernes occidentaux, les tendances, les modes et la société en générale sont plurielles, et résistent de fait beaucoup mieux à l'homogénéisation. Ce terreau culturel est propice au tatouage. Aujourd’hui, ce n’est plus la mode ou le design graphique qui influencent la scène tattoo. Les mouvements d’échanges sont désormais bidirectionnels, et l’on se rend compte que depuis de nombreuses années déjà, c’est la culture visuelle des tattoo artists qui laisse son empreinte sur les tendances graphiques."

Et également dans les galeries, où le tatouage est de plus en plus exposé. C’était le cas - entre autres - pour Guy le Tatooer, qui présentait son travail sur des bras en silicone sous verre à la Galerie Gimpel & Müller l’année dernière. L’homme, qui compte parmi ses nombreuses influences les motifs et ornementations berbères ou issues des traditions folkloriques des marins occidentaux, "trouve vraiment étrange de tomber sur du tatouage dans les galeries. Le tattoo se suffit à lui-même, il n’est pas un Art." Pourtant, celui qui a ouvert récemment le studio La Tannerie à Toulouse, pousse la recherche et la maîtrise iconique si loin que ses coups de pistolets approchent clairement de l'intemporalité... Faire du Sang d’encre le 10ème Art ? Certains sont peut-être déjà en train de le réaliser.


Défier le temps ?

C’est tout l’objet du tatouage, qui ne disparaît qu’à la mort de son propriétaire. Une démarche qui rappelle pour toujours le caractère éphémère de la vie. Les tatoués comme autant de Vanités ? Ça se pourrait bien. L’effacement, l’humilité est au cœur de cette scène indépendante, qui vit le tatouage comme une expérience artistique, plus qu’un moyen de remplir son carnet de rencarts : "il n’y a rien de pire qu’un tatouage prétentieux, et la plupart de ceux que je vois aujourd’hui en sont l’exacte définition", déplore El Monga Sasturain, qui figure lui aussi en bonne place dans les jolies pages de Forever, The New Tattoo. Artworker brutaliste issu comme beaucoup du D.I.Y (do it yourself), El Monga pique des chauves-souris, des hures de sangliers, des baleines qui crachent des têtes de chevaux ou des loups avec de longs cils flippants : "il y a dix piges, c’était juste impossible de tatouer un symbole traditionnel sur un client lambda. Juste parce que ce n’était pas dans la tendance. Aujourd’hui c’est tout l’inverse, et je le déplore. J’ai appris le tatouage par moi-même. Le tattoo est un langage que tu enrichis, que tu développes avec toi-même, sans tenir compte de l’avis du public, des modes ou du mainstream."


Good Guys don’t wear white

Pour Lionel Out Of Step, mis en lumière dans Forever..., le tattoo est étroitement lié à la maîtrise de la ligne : "le trait, dans toute sa simplicité, et donc également toute sa complexité, exprime beaucoup. Avec une ligne, épurée, sans rien à côté, tu ne peux pas tricher. Ce travail sur la ligne, cette étape n’est pas toujours validée, que ce soit dans le mainstream comme tu l’appelles, ou ailleurs. Et n’oublie pas que c’est le mainstream qui fait tourner les boutiques aujourd’hui en France. Ça va peut-être te surprendre, mais il peut constituer une bonne école pour un apprenti. Tatouer un minuscule tribal spaghetti au bas d’un dos, sur un client désagréable, qui ne veut rien entendre par rapport à la qualité ou à l’échelle de l’image qu’il t’amène, crois-moi que techniquement ça demande beaucoup d’efforts ! S’affranchir et gagner sa liberté de trait dans ces conditions n’est que plus appréciable. Le style et les envies d’un tatoueur viennent et doivent se développer dans le temps. Dans la lenteur. Sinon ton langage peut s’appauvrir très vite. Il est question d’humilité, là encore."


Forever The New Tattoo, Gestalten - 2012, 22.5 x 29 cm, 240 pages couleur.

Par Théophile Pillault  son site

Par Théophile Pillault
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