
140 000 tickets vendus aux Etats-Unis, 100 000 au Royaume-Uni, 45 000 en Australie, 41 000 en Allemagne, 17 000 en Suisse et... 6 000 en France. Comme trop souvent dans les grandes compétitions internationales, la délégation de supporters français sera l'une des moins importantes de la Coupe du monde qui se déroule du 11 juin au 11 juillet en Afrique du Sud.
Championne du monde en 1998 et finaliste de la dernière édition, La France demeure à la traine, non seulement des grandes nations du football mais aussi de celles où il n'est pas le sport roi. Normal pour un pays qui n'a pas le football dans le sang. Ou alors dans celui de ses immigrés. Des expatriés anglais qui ont créé les premiers clubs de football français aux fils immigrés qui ont marqué l'histoire du maillot tricolore : Raymond Kopa (d'origine polonaise) en 1956, Michel Platini (italienne) dans les années 80 et Zinédine Zidane (algérienne) de 1998 à2006.
Victime de son étiquette de sport de beauf, pratiqué et regardé par de dangereux décérébrés, le football redevient un défouloir une fois le goût des victoires oublié. On critique ses joueurs trop payés pour esquiver les questions sur le salaire des grands patrons, on s'auto-flagelle à la face du monde quand Thierry Henry use de sa main contre l'Irlande. Sans oublier la vieille rengaine des intellos de gauche reprise par Jean-Luc Mélenchon à quatre jours du début de la compétition : "C'est l'opium du peuple, cette histoire. Ça m'a toujours choqué de voir des RMIstes applaudir des millionnaires".
"Le football c'est la bagatelle la plus sérieuse du monde", a écrit un jour le sociologue Christian Bromberger.
L'Afrique du Sud, c'est loin et c'est cher (même pour Astérix)Avec un coût d'environ 3000 euros par tête, le long déplacement en Afrique du Sud a refroidi plus d'un supporter. C'est l'argument numéro un avancé par les uns et les autres.
"Pour le moment, on ne va pas en Afrique du Sud. Le problème, c'est le budget. On est tous les jours sur internet, mais on ne trouve pas de billets d'avion à moins de 1 300 euros", explique Mickael Calero, qui forme en tribune le duo Astérix et Obélix (voir photo) avec son pote Pascal. "On a commencé à se déguiser pour l'Euro 2004 au Portugal, on suit toutes les grandes compétitions, Euro et Coupe du monde. Mais là, notre seule chance c'est de trouver une promo de dernière minute."
"L'Afrique du Sud c'est surtout loin, le premier match au Cap se joue à 11 000 km de Paris", note de son côté David Astorga, le journaliste qui suit tous les matchs de l'équipe de France depuis le bord du terrain pour TF1.
L'Afrique du Sud, c'est dangereuxLa question de la sécurité, ou plutôt de l'insécurité, est une autre explication. Depuis des semaines, les médias occidentaux rabâchent que l'Afrique du Sud est le pays le plus violent du monde (18 000 meurtres et 70 000 délits sexuels en 2009). En oubliant qu'il accueille chaque année 4 millions de touristes.
"Les Français sont un peu trouillards", regrette Dorothée Mathieu, secrétaire du Supporter Club de France (SCF). "Ils ont peur d'aller en Afrique du Sud avec tout ce qu'ils ont entendu. Et ils n'ont pas envie de prendre le risque d'éliminer l'Afrique du Sud chez elle", lors du dernier match de poule qui oppose la France au pays organisateur.
Autant d'arguments qui tiendraient la route s'ils n'empêchaient pas nos voisins européens, par exemple, d'être 5 ou 10 fois plus nombreux que nous. Notamment du côté anglais, où la crise économique et les mauvais résultats de l'équipe nationale (aucun titre depuis 1966) n'ont pas refroidi le public. "Chez nous, une partie des gens vont même se déplacer en Afrique du Sud sans tickets. Ce qui fera les affaires des vendeurs au marché noir", explique Mike Hytner, journaliste à Eurosport UK. "Pour l'anecdote, je viens de voir un reportage télé sur un couple qui a quitté son job pour passer un mois en Afrique du Sud pour la Coupe du monde. Quand on parle d'être dédié à une cause..."
"3000 euros pour aller en Afrique du Sud, c'est pas si cher", tranche d'ailleurs Véronique Desfossez, déléguée permanente du 12 Lensois, club de supporters du RC Lens. "Si on est passionné, il faut savoir se priver pour vivre un moment comme ça une fois tous les quatre ans." La passion, justement...
Les Français sont des spectateurs, pas des supporters Alors que l'équipe de France truste tous les records d'audience de TF1 (22,2 millions de téléspectateurs pour le record absolu de France-Portugal en 2006), les Bleus ont toujours eu du mal à motiver le public français pour ses déplacements à l'étranger. Y compris quand les compétitions se déroulent en Europe. Ce qui démolit les arguments précités sur le couteux périple sud-africain...
"Pour la Coupe du mode 2006 en Allemagne, j'ai fait le match de poule France-Suisse où le stade était majoritairement rouge. En finale, pareil, il y avait beaucoup plus de supporters italiens que français", se rappelle Jérémie Poussin, un supporter qui va régulièrement au Stade de France et se déplace pour les compétitions internationales. "Mais là où j'avais été le plus choqué, c'était pour le France-Suisse de l'Euro 2004 au Portugal. Sur le terrain on leur avait mis 3-1, mais en tribune c'était honteux. Les supporters français étaient cantonnés dans un petit virage, on aurait dit qu'on nous avais mis dans un coin."
En même temps, comment s'étonner de ce constat, quand le Stade de France a parfois du mal à se remplir pour les Bleus, avec un public pas franchement passionné ?
"Avec les victoires de 1998 et 2000, et la finale de 2006, les gens sont devenus de plus en plus exigeants", avance Dorothée. "Du coup ils sifflent à la première défaite. C'est plus des spectateurs que des supporters. Et au Stade de France, c'est encore pire. A Paris, ce n'est pas un vrai public". "Le SDF, c'est un repère de RP (relations presse). A part chanter ‘Et 1 et 2 et 3-0' ou faire la ola, y a plus personne", renchérit Jérémie.
L'équipe de France n'excite plus personne Dans les pas des Bleus tout au long de l'année avec TF1, David Astorga résume le problème : "Depuis deux ans, l'équipe de France n'a pas donné envie au public de la suivre. Supporter son équipe avec ce type de déplacements, c'est un sacrifice, et le côté un peu distant de l'équipe de France n'arrange pas les choses. Les gens viennent voir un match mais aussi toucher leurs idoles, et là il faut franchir deux barrières pour les atteindre. Et encore, je parle en tant que journaliste. Imagine pour les supporters..."
Entre supporters et joueurs, quelque chose semble s'être brisé. Et il faudra du temps pour recoller les morceaux. "La génération 98, on le connaissait, beaucoup sont restés 8 ans en équipe de France, c'était des visages familiers", note Dorothée. "Maintenant, les joueurs vont et viennent, certains ne jouent pas en France, c'est plus dur de s'identifier pour les gens." Les leaders qui font défaut dans le vestiaire (Blanc, Deschamps, Zidane, Thuram, etc) manquent aussi pour fédérer le public autour de l'équipe.
"Il y aurait plus d'engouement chez nous s'il y avait un lensois dans l'équipe", reconnait Véronique. "Ensuite, les matchs amicaux sont peu intéressants, il y a beaucoup de polémiques autour de l'équipe... Je vais commencer à regarder, mais si le spectacle ne me plait pas je changerais de chaine".
Les Français ne peuvent plus saquer DomenechPunching ball favori des commentateurs et supporters de l'équipe de France, Raymond Domenech est logiquement tenu responsable du peu d'enthousiasme que suscite sa sélection. Après 6 ans à la tête des Bleus, le personnage cristallise, à tort ou à raison, la plupart des rancoeurs. Même chez les supporters les moins véhéments.
"Moi, la communication de Raymond Domenech me fait mal au coeur", lâche Dorothée avec sa voix douce. "Domenech n'en a rien à faire des supporters. Quand j'ai appris sa demande en mariage le lendemain de France-Italie, ça m'a tué. Je pense que Laurent Blanc sera moins buté..."
"Domenech joue sur le désamour des Français, faut voir les sondages, personne n'y croit sauf nous", appuie Mickael. "Le fait que Domenech ne soit pas apprécié n'aide pas les gens à se sentir proche de l'équipe de France", confirme David Astorga. Un doux euphémisme à côté des sifflets et noms d'oiseaux qui accompagnent chaque apparition du sélectionneur dans un stade.
La FFF se moque des supporters Taper sur la Fédération Française de Football est devenu un peu facile. Toujours est-il qu'on ne peut occulter la responsabilité de la "3F" dans ce désamour des supporters pour l'équipe de France.
"Ce qui est dommage c'est que la FFF n'a rien prévu pour nous, il n'y a pas d'avion de supporters, rien. On n'a reçu aucune aide. A l'époque de l'Euro portugais (en 2004), il y avait quand même eu un peu d'organisation pour les voyages", déplore Mickael Calero. Un refrain également repris par Dorothée Mathieu, du Supporters Club France : "On a globalement de bonnes relations avec la FFF, mais c'est vrai qu'ils ne nous aident pas vraiment pour les déplacements. On a l'impression qu'ils sont plus intéressés par les RP (relations presse) qui rapportent plus d'argent".
Du côté du service de presse de la FFF, on reconnait qu'il n'y a "personne pour s'exprimer sur le sujet" et expliquer pourquoi il y aura aussi peu de Français en Afrique du Sud. La Fédération mène une réflexion sur le sujet, et l'opportunité d'avoir un club de supporters affilié, comme c'était le cas à une époque. Bref, on n'a pas l'air très occupé par la question.
Il ne faut cependant pas croire que la situation est sensiblement différente chez nos voisins. Les Fédérations anglaises et suisses, par exemple, informent mieux leurs supporters, mais n'apportent pas d'aide financière particulière. "Tout ce qu'on fait c'est renvoyer les gens vers notre voyagiste partenaire. Mais nous n'avons pas vocation à organiser des voyages ou à les financer", s'étonne Marco Von Ah, responsable du service de presse de la Fédération suisse.
Les Français sont des Footix Apparu en 1998, le terme de Footix demeure toujours d'actualité. Footix, c'était la tristement célèbre mascotte du Mondial 98, devenue le symbole de ces nouveaux fans qui se sont épris de l'équipe de France à la faveur de la victoire des hommes d'Aimé Jacquet, propulsé au rang de Dieu national alors que tout le monde lui crachait dessus quelques semaines plutôt. En gros, le Footix soutient les vainqueurs, pas les losers, et n'est pas un vrai connaisseur. Tout le contraire de la définition du supporter, lié à son club ou à son équipe nationale quelque soit le résultat. Pour le meilleur et pour le pire, comme dans un mariage.
"La France n'est pas un pays de football", assène David Astorga. "C'est pas parce qu'on a gagné la Coupe du monde qu'on s'est mis au niveau de l'Espagne ou l'Angleterre. Même les Danois sont plus passionnés que nous, alors que c'est une petite sélection qui n'a rien gagné à part l'Euro 1992."
Selon le journaliste de TF1, "les Français attendent pour voir". "Si la France bat l'Uruguay, tout d'un coup ça va basculer. Et on verra même des gens se réveiller pour prendre des billets pour l'Afrique du Sud. En fait, les Français ont besoin d'une étincelle pour se mettre derrière l'équipe. En 2006, ça avait été le match contre l'Espagne. Là, ça aurait dû être France-Irlande si on s'était brillamment qualifiés. Mais ça n'a pas été le cas."
Douze ans après 1998, le supporter français garde encore quelque chose en lui de Footix. Mais pas que. "Je tire mon chapeau aux supporters, en ce moment ils ont beaucoup de déceptions et peu de joies", pondère David Astorga. "Ils méritent plus que ce qu'ils reçoivent actuellement."