
Jeudi a marqué un pic dans le mouvement contestataire qui a démarré en début de semaine en Espagne, sous l'impulsion des réseaux sociaux, avec comme point de ralliement la célèbre Puerta del Sol de Madrid. Un blogueur de Fluctuat résidant en Espagne a vécu cette folle journée de l'intérieur du campement improvisé par les manifestants, entre revendications sociales, apéro géant et bronzette. Récit.
La foule est dense, on marche presque à reculons, sous les grandes bâches bleues attachées à la statue de Charles III, à la Puerta del Sol. Ces toiles cirées bloquent le froid et la foule contribue à rendre l'endroit suffocant, presque oppressant. C'est pourtant un plaisir sidérant de voir ce qui se passe sous ces bâches.
Les manifestants ont dormi place de la Puerta del Sol, dans la nuit de jeudi à vendredi (crédit : Emilio Morenatti/AP/SIPA) Revolución y botellón
Les médias ont beau évoquer des milliers de manifestants, la contestation du système, le ras-le-bol face à la crise ou les jeunes qui souffrent du chômage, il est impossible de comprendre la #spanishrevolution de Madrid sans se rendre sur place. En rejoignant la calle Carretas, la calle Mayor ou del Arenal, il y a déjà du monde qui se dirige vers la Puerta del Sol, et quelques touristes qui se demandent bien ce qui se passe. Sous les façades classiques de la place, sous la publicité L'Oréal ravagée par les manifestants, des milliers de personnes, une ambiance très politique. Des centaines de petits groupes se sont formés, on parle politique et société, c'est du sérieux. Une forme de "tertulia" comme il en existe en Espagne depuis des siècles, les discussions politiques à la manière des salons français du XVIIIe siècle. Malgré tout, on a la sensation de retrouver là le botellón (apéro sauvage organisé dans la rue) espagnol typique, l'alcool omniprésent et les immigrés passant entre les groupes pour vendre de la bière. Revolución peut rimer avec fiesta.
Références à mai 68 et 1789
Mais sous les bâches, tout change. L'initiative vient de Toma la plaza, née après que les policiers ont chassé manu militari les premiers campeurs. Ce sont eux, les véritables "indignados", qui ont su tout faire pour éviter désormais d'être délogés de la place. Omniprésents, les banderoles, les slogans qui évoquent mai 68 et même des références à 1789 : on se croirait au club des Jacobins. Les annonces par mégaphone se suivent : le comité des infrastructures se réunit dans une demi-heure, celui dédié à la santé dans une heure. La grande majorité des volontaires s'active tandis que certains qui campent là sont confortablement installés sur des sofas. Dans un coin, on recueille toutes les propositions politiques du public, celles-là mêmes qui seront soumises ensuite aux assemblées du campement. Ailleurs, on signe des pétitions, plus loin, on cherche des volontaires pour ramasser les cadavres de canettes de bière éparpillées sur toute la place. Une légion de geeks communiquent, isolés sur Twitter et Facebook.
Les indignados ne comptent pas partir
La solidarité fonctionne à plein, et l'on retrouve non seulement des jeunes, mais des gens de toutes les générations, venus pour aider, participer ou juste apporter à manger et à boire. Malgré le caractère illégal du campement, sur la place la plus connue de Madrid, les indignados se blindent et s'organisent, histoire de se donner une certaine légitimité. Les élections municipales ont lieu dimanche et les organisateurs se garderont alors de faire tout commentaire politique pour ne pas influer sur le vote, en tout cas une chose est sûre : ils restent. L'un des slogans les plus omniprésents le rappelle bien : "Saca el bronceador, hay Sol para rato" : "prends ta crème solaire, il y a du Soleil pour un bon moment."
Faris Sanhaji
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