Coïncidence de l'actualité, alors que se déroule aujourd'hui le premier épisode de ce qui sera peut-être le feuilleton social de l'automne, France 2 diffuse en deuxième partie de soirée un documentaire consacré aux deux derniers grands mouvements sociaux d'ampleur : les émeutes de banlieues en 2005 et la crise du contrat première embauche (CPE) l'année suivante.
Quand la France s'embrase de David Dufresne et Christophe Bouquet s'intéresse à la gestion politique de la violence, puisque la sécurité ne se résume évidemment pas à des opérations techniques de maintien de l'ordre. Parce qu'en France tout conflit social commence et finit dans la rue, que la confrontation directe est la manifestation exemplaire de la lutte sociale.
Dufresne et Bouquet ont donc interrogé des acteurs de la sécurité publique, dans les préfectures, aux renseignements généraux, avec en guest-star l'imperturbable Claude Guéant, dircab de Sarkozy au ministère de l'Intérieur et actuel Secrétaire général de l'Elysée. La parole institutionnelle est équilibrée par les interviews d'acteurs syndicaux ou d'émeutiers. Le dispositif se double de l'utilisation massive d'images amateurs prises du côté des représentants de l'ordre mais aussi des contestataires. La multiplicité des points de vue permet de pointer les contradictions et mensonges utilisés à l'occasion par les différents acteurs du conflit et surtout de montrer leur propre perception des événements. Le jeu politique notamment entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy au moment des émeutes est également assez amusant. Mais l'intérêt du film n'est pas là.
La comparaison entre les émeutes de banlieues et la gestion de la crise du CPE y est saisissante.D'un côté des jeunes au discours politique flou, animés d'une colère inarticulée qui ne trouve plus que la violence physique pour s'exprimer. Au ban de la société, ils ignorent égalment les ressorts de la mécanique contestataire que celle-ci autorise. De l'autre des étudiants qui en maitrisent en revanche parfaitement les rouages : défilés République/Nation, contestation bruyante mais pacifique, relations medias et appuis de personnalités politiques, syndicales ou artistiques.
Dufresne et Bouquet ne développent pas de thèse sur ce point mais leur film montre que les émeutiers de 2005 sont autrement plus angoissants pour les autorités que n'importe quel mouvement social, précisément parce que les contours de leur mobilisation est floue, qu'elle ne se circonscrit pas en slogans, bref, qu'elle ne sacrifie pas au rituel bien huilé de la contestation ordinaire. Elle est en cela, authentiquement révolutionnaire - ce n'est pas un jugement de valeur, leur action "retourne" littéralement le système.
Au milieu du film, un des responsables de la sécurité publique en Ile de France, interrogé auparavant sur les émeutes, est invité à parler de la crise du CPE. Son visage prend un air plus serein; après qu'on a entendu quelques discours musclés, il a une parole apaisante et indique à propos des étudiants contestataires qu'il s'agit cette fois de "la jeunesse française". De quoi diable parlait-on jusque là ? De la France qui s'embrase. Jusqu'à la fin du documentaire et quelle que soit la portée politique réelle des manifestations étudiantes, on parlera désormais plutôt de la France qui s'embrasse.
Quand la France s'embrase, de David Dufresne et Christophe Bouquet. Jeudi 18 octobre à 23 h sur France 2. David Dufresne collabore occasionnellement à Fluctuat.net sous le pseudo Davduf.
Par Daniel De Almeida Follow @dandealmeida