
Cher Arnaud,
Ca fait un moment que j'avais envie de t'écrire un mot. Depuis quelques temps tu m'inquiétais, je ne reconnaissais plus le bouillonnant et impeccable député qui m'impressionna à une époque. C'était dans les années 1990 et la politique avait déjà la visage du réalisme gestionnaire qu'elle arbore encore aujourd'hui.
Tout le monde semblait animé de la passion des sciences économiques et de la réduction de ceci ou de cela et toi tu parlais de la force des institutions, du rôle des élus, de l'égalité devant la justice.
Je me souviens qu'on voyait en toi le renouveau de la gauche, toi qui renouais avec une verve révolutionnaire lettrée - genre Le Coup d'état permanent de françois Mitterrand et tout.
Depuis tu as été porte-parole de Ségolène Royal et tu n'as pas convaincu grand monde à ce poste. Tu as même dit quelques conneries ( le problème de madame c'est monsieur etc), mais bon à ta décharge le job était balèze. Bien sûr tu parlais moins de sixième République aussi, mais en même temps depuis le temps que tu attendais un poste un peu en vue chez les socialos.
Ca rend vindicatif de ronger son frein - ce n'est pas le sujet mais moi-même parfois tu sais.... Ca rend aussi un peu amer. "En 2012, la gauche aura été pendant dix longues années dans l'opposition. Aucun de ma génération, en âge de diriger la destinée de notre pays, n'aura été Ministre en raison de l'obstination du Parti socialiste à se méfier de sa jeunesse.".Tu m'étonnes. Depuis le temps que le parti socialiste n'était plus qu'un gros monstre ne se réveillant que pour dévorer ses enfants, on peut bien se permettre quelques entorses à la morale ; c'est ça que tu nous dis, je comprends.
N'empêche, la morale, Arnaud, tu te souviens, c'était super : , tu voulais traduire jacques Chirac en justice, mettre en place la Sixième République et plus généralement renouveler les pratiques d'une classe politique agonisant sous l'effet conjugué de la démission morale et de l'ambition personnelle. Chevalier blanc de la morale immaculée, ça avait de la gueule, une gueule à claques un peu bien sûr mais de la gueule assurément.Il m'arrivait de singer tes postures indignées dans des discussions à la fac ou dans les troquets, inutile de te dire que j'étais loin d'avoir ta classe. Je citais , tes entretiens dans les Inrocks, tu te souviens. (C'est marrant d'ailleurs à quel point ce magazine aura été de toutes les utopies en carton de ces 20 dernières années mais passons).

Aujourd'hui, Arnaud t'écris des trucs comme ça : "Après plusieurs semaines de vives consultations sur la question de mon engagement aux élections cantonales, le moment de la décision est venu. Nombreux sont à participer au débat, vos réactions ont été équilibrées, les habitants du département exprimant une préférence massive pour l'engagement dans la campagne, les citoyens des autres régions de France défendant le maintien de la pratique du mandat unique. De sorte qu'une majorité s'est dessinée en défaveur de ma candidature aux élections cantonales de mars 2008. C'est donc une décision impopulaire, comme il est parfois nécessaire d'affronter dans la vie publique, que j'ai décidée de prendre en me présentant devant les 2971 électeurs du canton où j'habite, à Montret, dans notre Bresse de Saône-et-Loire".
En gros, tu deviens un bon vieux cumulard d'sa mère. C'est pas pareil, hein, écrit comme ça.
C'est étonnant comme tu poses le masque tout en gardant la plume. Notre Bresse de Saône et Loire, t'abuses quand même côté rhétorique de chatelain. J'imagine que tu t'attendais à une réponse des ouailles du genre " Foin de morale Arnaud, c'est la chienlit, nous peuple de Bresse et de Navarre te demandons de nous sauver".
Il n'en est rien et la foule, qui a bien retenu ta leçon tu dois être fier, te demande juste de t'occuper de ton mandat de député et de respecter tes principes et les siens. Mais tu y vas quand même. "Cette candidature est d'abord un acte de résistance à la montée de l'absolutisme sarkozyste." dis tu.
J'ai pas bien compris toutes les acrobaties intellectuelles qu'il faut pratiquer pour lutter contre la concentration des pouvoirs en concentrant soi-même plus de pouvoirs mais je crois que tu t'es assez foutu de ma gueule Arnaud, si tu permets cet écart.
Te trompe pas, hein, j'ai jamais eu des principes aussi forts que les tiens. Et puis j'ai l'habitude d'être déçu Arnaud, j'ai voté socialo plus souvent qu'à mon tour ces dernières années alors je suis un peu blindé niveau rateau. Moi même je te jure j'ai fait plein de concession et pour des ambitions moins nobles que les tiennes. D'ailleurs je lis plus trop tes bouquins, je m'en fous, un peu comme tout le monde, ça semble toujours si terriblement désuet le modernisme d'hier.
Et puis c'est vrai qu'à près de 50 ballets t'aurais l'air con de continuer à bourriner dans l'underground. 2012 c'est l'espoir sonnant et trébuchant du mainstream, qui sait ?
" Pour ma part, j'aurai 49 ans et accumulé quinze années de vie publique, après huit années de vie professionnelle. On me demandera alors des preuves de ce que j'aurai fait et concrètement assumé. Il ne sera pas possible d'avoir exclusivement vécu dans l'exercice tribunicien pur, au sein d'une Assemblée nationale émasculée par le sarkozysme."
On te demandera peut-être aussi ce qu'on doit penser de tes principes du moment vu le traitement que tu réservas à ceux d'hier. Il y aura même quelques esprits chagrins pour te rappeler que la dernière fois que tu leur avais demandé leur avis tu n'en a pas fait grand cas.

Mais s'il te plait Arnaud sur cette question, ne te lance pas dans des diatribes ampoulées, par respect pour l'esprit chevaleresque d'antan - et puis ça craint maintenant de parler comme ça déjà que tout le monde t'appelle De Montebourg.
Contente toi d'une langue de bois, simple et clair comme celle qu'on entend partout. Contente toi juste d'être le type que tu es devenu. Un homme politique comme les autres.
Bises mon bon
EW
Par Daniel De Almeida Follow @dandealmeida