
"C'est en faisant n'importe quoi qu'on devient n'importe qui". Et qu'on peut gagner pas mal de fric, aurait pu ajouter Rémi Gaillard à sa désormais célèbre devise. Superstar de l'humour 2.0, le comique originaire de Montpellier affiche près de 800 millions de vues sur l'ensemble de ses vidéos (décompte mis à jour régulièrement sur son site). Un carton qui lui permet de s'assurer des émoluments non négligeables. Entre les revenus publicitaires partagés par Dailymotion (où il compte plus de 300 millions de vues) via son statut de "MotionMaker", et surtout les nombreuses marques qui font appel à ses services pour réaliser des campagnes virales, le trublion n'est pas loin de décrocher le jackpot. Le tout sans succomber aux sirènes de la télé.
Attention, toutefois. Il n'y a qu'un seul Rémi Gaillard. "Lui, il fait de l'humour mondial, sans paroles, nous on fait de la fiction en français", note Baptiste de 10 minutes à perdre, conscient que les sketchs qu'il réalise avec son acolyte Gaël (alias Mectoob) n'atteindront jamais le succès du Buster Keaton de l'Hérault. Pour les autres, le net est avant tout un tremplin, un accélérateur de médiatisation. Là où l'ancienne école devait se taper 10 ans de café-théâtre, passer dans La Classe ou Les Coups d'humour pour espérer sortir de l'anonymat.
Les revenus directs (MotionMakers, youtube adsense) Avec la multiplication des publicités sur les sites de partage de vidéos (Dailymotion, Wat tv, Youtube), notamment les pre-roll (spots qui précèdent la vidéo), il était naturel que cette manne finisse par être partagée avec ceux qui font cliquer les internautes. C'est ce que pratique Dailymotion avec certains de ses "MotionMaker", "un statut d'artistes semi-pro qu'on détecte avec nos équipes", explique Antoine Nazaret, responsable des contenus. Parmi les avantages offerts aux MotionMakers : l'upload illimité de vidéos en qualité HD et des vidéos valorisées sur la page d'accueil de Daily.
"Les gens qui participent à ce programme cherchent d'abord de l'exposition. Il y a ensuite la question financière qui entre en jeu, avec éventuellement un partage des revenus publicitaires. Mais peu d'acteurs peuvent vivre de ça, à part Rémi Gaillard qui est un contre exemple. Il faut faire plusieurs millions de vues par mois pour en vivre", reconnait Nazaret. Autant le dire tout de suite, à part le montpelliérain, personne ne tient ce rythme, et n'arrive donc à remplir son frigo uniquement grâce à ce type de revenus.
Du côté de 10 minutes à perdre, actuellement en renégociation avec Dailymotion, on pondère d'ailleurs cette histoire de partage de revenus, qui n'est en réalité pas automatique. "On a fait 3,5 millions de vues chez Daily, dont environ la moitié avec des pre-roll, et on attend toujours de toucher l'argent", précise Carl Watts, le troisième larron qui gère toute la partie contrats. "Les MotionMakers ne sont pas systématiquement rémunérés." Pour l'heure, 10 minutes à perdre a basculé la quasi-totalité de ses vidéos sur Youtube, qui propose lui de partager les adsense (annonces Google en rapport avec le contenu de la page), en attendant de trouver un accord avec Dailymotion.
Dans tous les cas, les sommes ne peuvent dépasser quelques milliers d'euros, pas de quoi s'acheter une villa
Même son de cloche du côté de Kaïra Shopping, où on confirme que le net peut apporter la gloire, mais pas la fortune. "Tourner des sketches pour internet ne rapporte vraiment pas grand-chose, même pour Canal Plus, et même lorsque ça marche bien", constate Franck Gastambide, créateur de la web-série passée avec succès de la toile au petit écran.
Au final, les revenus directs générés par les vidéos représentent donc au mieux de l'argent de poche pour leurs auteurs. Mais la notoriété ainsi acquise sur le web ouvre la voie vers des activités nettement plus lucratives.
Le marketing (placement produit, sponsoring)Là encore, Rémi Gaillard fait office de référence. Fort de son succès, le champion de la vidéo lol attire les annonceurs désireux de s'offrir une campagne virale censée promouvoir leur marque auprès d'un public traditionnellement rétif à la publicité classique. Nike, Super Glue, Sony Ericsson ou plus récemment B Win ont notamment surfer sur la vague Gaillard.
"Il prend entre 15 et 40 000 euros pour réaliser une vidéo pour une marque", estime un publicitaire qui a travaillé avec Rémi Gaillard. "Pourtant, ses placement produits sont quasi invisibles. Sur la vidéo pour Nike, par exemple, on voit juste la virgule sur le ballon. Il ne s'associe jamais clairement à une marque, c'est toujours très subtil. Sinon, il perdrait son public."
Un business qui rapporte d'autant que Rémi Gaillard reste un adepte du système D, même lorsqu'il y a un annonceur derrière. Exemple avec la vidéo qu'il a signée en 2010 pour BWIN, où un cycliste du dimanche se retrouve au milieu d'une foule digne du tour de France. "Il n'y a pas plus de moyens que d'habitude", expliquait-il cet été à Arrêt sur Images. "La 2CV est à un des mes potes et j'ai fait une annonce sur Facebook et j'ai réuni 400 personnes pour faire une illusion de Tour de France." Pas de location de voiture, ni de figurants payés, donc. Tout bénef pour Gaillard, qui concède même être sponsorisé par l'agglomération de Montpellier et être fan de Georges Frêche. CQFD.
Si elle doit être maniée avec précaution, pour ne pas basculer de comique adoré à homme sandwich honni, la publicité apparait donc comme le moyen le plus simple et le plus efficace de commencer à gagner sa vie pour cette nouvelle génération d'humoristes. Scénario confirmé par les deux zigotos de 10 minutes à perdre, qui ont lâché leur job pour se lancer à fond dans l'aventure : "Le plus dur, ça a été les quatre premiers mois. Ça s'est joué à deux semaines près, si on rentrait pas notre premier contrat c'était foutu. L'argent qu'on avait mis de côté pour se lancer avait fondu."
L'annonceur en question, c'est Panda Manga, placé dans une vidéo intitulée "Le Rêve" et tournée à L'Aéroport de Paris. Et à lire les commentaires du site 10 minutes à perdre, personne n'a tiqué sur le placement produit en question.
Malgré un succès bien plus modeste que l'ami Gaillard, les auteurs de "Vraiment PD" et "Zboub" prendraient donc "entre 2000 à 80 000 euros" pour s'associer à une marque, lâche Carl Watts. "On a même pu monter à 116 000 euros avec un gros annonceur classique à qui on a fait un package complet. Ça englobe la réalisation, l'écriture, la production, le droit à l'image de Baptiste et Gaël, du community management et un plan média. A côté de ça, Omar et Fred prennent 450 000 euros pour faire une pub. On en est loin". Pas mal, en tout cas, pour des mecs qui assurent pouvoir "tenir avec 4 euros par jour". "Il nous faut pas grand-chose, le petit appart qu'on voit dans les vidéos c'est celui de Gaël", explique Baptiste. "L'important c'est déjà qu'on arrive à vivre de notre connerie."
La bande du Kaïra Shopping a elle tapé dans l'oeil de Pepsi qui leur a carrément confié une campagne télé et a créé un site dédié, pepsi-kairashopping.fr.
Vers la télé (et au-delà)Si Rémi Gaillard a renoncé définitivement à tout projet télé, notamment à cause de mauvaises expériences avec Cauet et Michael Youn, d'autres humoristes web ne demandent qu'à passer de la toile à la lucarne. Voire au cinéma, comme Kaïra Shopping. "Notre succès sur le web nous a ouvert des portes qui ont fini par rendre cette aventure plus rentable. L'année dernière on a intégré l'équipe de Nikos dans le 6/9 sur NRJ, celle de Darren Tulett sur Canal+ Sport, sorti notre premier dvd, réalisé une nouvelle campagne de publicité pour Pepsi et fait notre première apparition au cinéma au coté de Ramzy Bedia dans le premier film de Anne Depetrini qui sort le 27 Octobre", énumère Franck Gastambide.
Une première étape avant de s'attaquer au tournage de leur propre film. "Depuis la rentrée nous avons stoppé toutes nos activités radio et télé pour nous consacrer à l'écriture du film. Le tournage est prévu pour 2011 et plusieurs guests ont déjà accepté de faire partie du casting. A côté, on fait aussi des petites apparitions au cinéma. On se familiarise avec les grosses caméra et les plateaux de 100 personnes... ça nous change du caméscope sur pied en bas de la tour..."
Malgré ce succès dans le monde réél, le web n'en reste pas moins indispensable pour rester en contact avec la "bande de bâtards" qui leur sert de fans : "Internet est la chose la plus importante pour nous. Le site Kairashopping.fr mis en place par Canal reçoit plusieurs dizaines de milliers de visites par jour et notre page facebook va atteindre les 100 000 Fans, pour qui nous postons réguliérement des photos et vidéos. Au moindre post, des centaines de personnes réagissent dans les minutes qui suivent, c'est vraiment kiffant."
Les chaines de télés trouvent dans la chaine comédie et humour de Dailymotion un vivier inépuisable. Surtout sur la TNT, plus prompte à miser sur des nouveaux talents. Le Palma Show a ainsi intégré Direct 8 (voir vidéo ci-dessous). Cyprien, l'ancien présentateur du Rewind, est lui passé sur NRJ 12. Et d'autres devraient bientôt suivre, comme 10 minutes à perdre (qui compte par ailleurs vendre prochainement des t-shirts), approché par plusieurs chaînes. "Il y a beaucoup de belles histoires", se félicite Antoine Nazaret de Daily.
Dans un autre registre, le duo La Chanson du Dimanche, qui traite l'actualité de manière humoristique, a sorti des DVD compilant leurs vidéos, un album (Plante un Arbre), une biographie (La Chanson du Dimanche, le Livre) et s'est produit sur scène. Ils viennent par ailleurs d'annoncer sur leur site web le début du tournage "La Chanson du Dimanche, la série", en vue d'une diffusion au mois de mars 2011 sur la chaîne Comédie.
Gare au miroir aux alouettes Vous l'aurez compris, une poignée d'humoristes arrive à gagner leur vie grâce au net, ou plus précisément à la notoriété qu'ils y ont acquise. Une réussite réservée à ceux qui ont du talent, de la chance et bossent comme des tarés, et n'en est pas moins fragile et précaire. Mieux vaut donc y réfléchir à deux fois avant d'envoyer bouler son patron pour tenter un pari de ce genre.
"On bosse sept jours sur sept, c'est un rêve qu'on réalise mais on sait aussi que ça peut s'arrêter du jour au lendemain", rappelle Baptiste de 10 minutes à perdre. Pour d'autres, le problème c'est d'arriver à décoller. Exemple avec Kamel Toe, le critique littéraire à la sauce caillera, qui n'a pas eu le temps de répondre aux questions de Fluctuat... car trop pris par son vrai job.
Mais si le plus inquiétant dans tout ça, ce n'était pas justement de durer : "Ça fait dix ans. Le temps passe vite, ça fait peur", confiait Rémi Gaillard à @si. "J'ai 35 ans et je me déguise encore en escargot. Je me suis posé la question, j'ai des potes, des amis qui bossent dans un truc standard. Moi j'ai l'impression d'être en marge mais ça m'amuse toujours ".