
La rigueur fait peur. L'austérité aussi. Selon votre âge, elle vous évoquera un maître d'école acariâtre, la discipline du contingent ou la simple perspective d'économies drastiques. Si vous avez plus de 30 ans en effet, le mot rigueur doit au mieux vous rappeler 1983. Et si vous fermez les yeux en le prononçant, vous devriez voir la tête de Pierre Mauroy.
Qu'elles évoquent l'école publique, le catéchisme ou l'armée, rigueur et austérité sont des vocables désuets. On imagine bien des politiciens moustachus et ombrageux prendre gravement les décisions qui s'imposent. Les images de la rigueur sont couleur sépia et ça ne va pas : ces vocables n'ont pas passé la barre d'une certaine modernité joyeuse, celle qui a des couleurs vives et un discours entreprenant.Celle de la publicité et de la communication qui vous apprennent à ne pas employer certains mots (et à éviter les tournures négatives). La violence froide ne fait pas partie de son cahier des charges.
Un certain nombre de termes qu'on n'emploie plus ont donc besoin d'être rajeunis, édulcorés, et en réalité vidés de leur charge, avant de pénétrer l'espace public. Pour évoquer les lendemains qui déchantent, on parlera donc de rilance - la "regueur" ou "lolstérité" n'ont sûrement pas été jugés convaincants.
Ca ne veut rien dire mais après tout on ne sait pas non plus vraiment ce qu'on entend faire.
Tout le monde se souvient d'une rupture sarkozyste qui ne pouvait être que tranquille, sinon elle serait apparue bien trop déchirante. La discrimination, elle, se doit toujours d'être positive, sans quoi, et bien bon Dieu, on ne fait plus que discriminer et c'est mal. Le changement, pour ne pas agresser l'oreille des âmes conservatrices, doit se faire dans la plus stricte continuité. Mais au-delà de ces oxymores (de rire) qui ont egayé la dernière campagne présidentielle, on constate que la charge symbolique de certains mots doit être atténuée.
Dernièrement, dans une pub pour une carte bancaire destinée aux jeunes adultes, on pouvait voir André Manoukian expliquer que le produit offre "un grand moment de liberté, mais en même temps, totalement maitrisé". Qu'on se rassure, la liberté est balisée, les ruptures douces, la rigueur et l'austérité sont cools au fond. Et si avec ça, on récolte autre chose que des révolutions calmes c'est à désespérer de tout.
Par Daniel De Almeida Follow @dandealmeida