
Depuis quelques temps, d'étranges cortèges hantent les rues de nos capitales. Des hordes de créatures avides de sang marchent sur New York, Londres, Montréal et s'apprêtent maintenant à s'attaquer à Paris. Le teint blafard, le regard vitreux, ils s'avancent à la recherche de leur prochaine victime. Serions-nous en train de revivre une deuxième nuit des morts-vivants ? Les "Zombies Walk", ces manifestations publiques de type flash mob mettant en scène des jeunes déguisés en zombies, pourraient nous le faire croire. Un clin d'oeil aux films du genre, consacré par George Romero, et qui retrouvent aujourd'hui une seconde jeunesse. Que ce soit sur le petit écran avec la série Walking Dead ou au cinéma avec la sortie du film World War Z avec Brad Pitt, les zombies sont partout et leurs fans de plus en plus nombreux. Un phénomène de mode qui s'est amplifié ces dernières années.
Voir la zombie walk organisée à Paris en 2010 :
Selon Julien Bétan, co-auteur de Zombies, "avant, les morts-vivants ne touchaient pas un large public, seuls les amateurs de Gore étaient de grands consommateurs de ces films. Maintenant, avec les productions américaines à gros budget, la figure du zombie s'est démocratisée". Aussi, les jeunes mordus de morts-vivants n'hésitent pas à se grimer en zombies afin de manifester leur fascination pour ces êtres au regard hébété. Mais le phénomène va un peu plus loin. Selon l'anthropologue Patrick le Gros, "cette pratique s'inscrit dans une résurgence de la mort et se traduit par une volonté de créer des liens éphémères, mais communautaires, au même titre que de nombreux autres". Avec la zombie walk, on serait plus proche des carnavals, à l'esprit festif et bon enfant dont la fonction originelle était d'exorciser nos craintes. La figure même du zombie, pantin décérébré et complètement déshumanisé "est une notion vide, un personnage dans lequel on peut investir nos angoisses", observe Julien Bétan.
Figure incontournable de la crise
Dans cette période de crise, le recours à ce genre de figure serait incontournable. Pour Lauric Guillaud, spécialiste des littératures de l'imaginaire et du roman d'aventure, cet engouement pour le fantastique coïncide avec les années troubles de notre siècle. "Les super-héros et les monstres me rappellent les années 30, même si chaque époque est différente. Cette période était une période d'instabilité politique et économique qui a vu naître l'explosion du totalitarisme. Le zombie personnifie nos craintes et on a besoin de lui pour les chasser de nos esprits".
Avec George Romero, les films de morts-vivants ont servi d'appui pour critiquer le monde dans lequel nous vivons. Ainsi Dawn of the Dead (Zombie), réalisé en 1978, apparaît comme un pamphlet politique, à charge contre la société consumériste représentée par le centre commercial où les zombies et les protagonistes pillent des téléviseurs et des bijoux. Censuré en France, en raison de son côté gauchiste, le film marque un tournant dans la représentation du zombie. "Avant Romero, les morts-vivants étaient complètement dépersonnalisés et toujours contrôlés par un scientifique. Avec le cinéaste, ils sont devenus indépendants et sont là pour symboliser la critique de notre société consumériste", explique Julien Bétan.
La chaîne Fox News croquée par le jeu "Tea Party Zombies must die"
Anarchistes, Puritains et Zombies
Aujourd'hui encore, le mort-vivant décérébré est une figure emblématique des milieux contestataires. Certains groupes anarchistes reprennent encore à leur compte la figure-tirroir du zombie, idéale pour personnifier le capitalisme décadent. Dans son Manifeste "Pour une dé-zombification de la société", Guillaume Goutte, membre du groupe Segui de la fédération anarchiste, file la métaphore: "Dans cette société, nous sommes bel et bien comme des zombies, des individus mus par une insatiable soif de consommer, d'acheter, d'acquérir, de posséder. Tels des zombies n'ayant aucune conception de la vie sociale, qui bien souvent avancent en masse sans pour autant s'organiser, (...) nous évoluons dans cette société sans nous soucier les uns des autres, en oubliant toute notion de solidarité". Mais ce glissement du zombie dans le champ du politique n'est pas propre aux anarchistes. Le zombie-politique incarnant les valeurs négatives et obsolètes de notre société a récemment envahi le champ des jeux vidéo, transformant ces derniers en d'habiles tribunes d'opinion.
Le jeu en question au titre évocateur de "Tea Paty Zombies must die" (voir image ci-dessus engage les joueurs à venir dérouiller les zombies de figures emblématiques du Tea Party américain, Sarah Palin en vedette. Simple opération de buzz à l'approche des élections américaines ? Pour Julien Betan "il y a beaucoup de messages politiques dans le jeu vidéo. Pour le "Tea Party Zombie", on est dans une critique de la société américaine, du parti républicain, des gens qui y adhèrent et de leur aveuglement à une cause supérieure." De manière plus analytique encore, pour Lauric Guillaud, le choix de la caricature du zombie dans ce cas précis n'est pas un hasard. "C'est une critique politique assez forte. les membres du Tea Party sont comme des morts vivants, ils prônent la modernité alors qu'ils ont des valeurs archaïques comme le puritanisme".
Avec son manque cruel de conversation et de répartie, le zombie a donc bon dos d'assumer toutes les références les plus négatives de nos sociétés. Peut-être est-ce parce que les hommes et les zombies entretiennent un rapport très particulier ? Pour Julien Bétan, le zombie est "un monstre repoussoir, le seul personnage de fiction qui ressemble à l'homme et qui fasse cet effet là". De la famille mort-vivant, il est bien le grand loser. Craint par tous, il incarne cet être humain à qui on ne veut surtout pas ressembler, contrairement à son bellâtre de cousin, le vampire. Avec le phénomène Twilight - Chapitre 1 : fascination, celui-ci est devenu quasi-humain et glamour. Au point de susciter l'émoi chez les jeunes adolescentes, désespérément en quête d'une morsure de ces mystérieuses créatures. Point d'attraction ni de charisme chez le zombie. Comparé à ces suceurs de sang pédants et torturés, son manque d'hygiène et de conversation a quelque chose de rafraîchissant. De quoi nous le rendre presque sympathique.
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