
"Notre album, c’est de la matière radioactive, de l’uranium", s’enthousiasment Ekoué, Hamé et Le Bavar, le trio qui forme le groupe de rap La Rumeur. Le concert qu’ils viennent de donner à Orléans à peine terminé, les compères se projettent sur la future tournée qui suivra la sortie de leur nouvel opus au titre sans équivoques, "Tout brûle déjà". "Les chansons déchirent tellement que je suis trop pressé de les faire en live. Là on est en train de finaliser pour jouer à l'Olympia", affirme Ekoué, sûr que le groupe n’aura aucun mal à remplir la salle mythique malgré son manque d’exposition.
Depuis la relaxe définitive de Hamé en 2010, après huit ans de feuilleton judiciaire, le groupe était revenu à la discrétion qu’il affectionne tant mais ne l'empêche pas d’enchaîner les dates un peu partout en France. Dans l’ombre, La Rumeur a préparé un retour discographique qui tombe en pleine période électorale - une habitude. L’occasion d’évoquer avec eux la fin du clivage politique, la question de la diversité ou encore les rapports ambigus entre les médias et leurs collègues rappeurs, avec qui ils ne sont jamais tendres.
On a l'impression que vous sortez un album à chaque élection présidentielle (NDRL : leur premier album, "L'Ombre sur la mesure", est sorti en 2002, le troisième, "Du cœur à l'outrage", en 2007), "Tout brûle déjà" sort le 23 avril, c'est-à-dire entre les deux tours des élections présidentielles, il y a un rapport ?
Ekoué : Non, c'est un concours de circonstances. On ne l'a pas fait exprès. C'est une question de période. Il y a des périodes plus propices à l'écriture : l'automne et une partie de l'hiver. Février, c'est un mois un peu court pour sortir un album et en mars, il y a toujours des finitions, alors on le sort en avril. Ça n'a rien à voir avec les élections.
Hamé : C'est une question de cycle. Pendant cinq ans on a eu d'autres projets : on a tourné deux films. Il y a eu le long métrage avec Canal + (NDRL : La -série "De l'encre" qui raconte l'histoire d'une jeune rappeuse qui cède aux tentations du ghost-writing) et on a tourné un court métrage pour Arte qui sera diffusé en septembre.
Le Bavar : C'est un film sur nous.
Hamé : Pas un film sur nous exactement, La Rumeur. On l'a tourné à Gennevilliers. Ça raconte l'histoire d'un grand frère qui va chercher son petit frère un soir dans une émeute.
Bon il n'y a pas de rapport avec les présidentielles, mais il y a le titre "Tout brûle déjà". Que vous inspire l'actualité politique ?
Ekoué : Rien ! Sarkozy a sinistré le pouvoir d'achat. Mais il n'y a plus de clivage politique entre la gauche et la droite. Ils sont tous alignés sur les questions économiques. Les débats sont consensuels.
Hamé : Je ne voterai pas Mélenchon !
Le Bavar : Je ne voterai pas tout court ! (approbation des autres)
Pourquoi pas Mélenchon, vous qui êtes anti-droite ?
Hamé : Je ne voterai pas Mélenchon, parce que c'est quelqu'un qui, sur les questions clés, est du côté des ennemis. Sur la question de l'Iran, par exemple, il est pour qu'on l'attaque.
Ekoué : Ses grilles de lecture, ce sont des grilles d'universitaire de Jussieu. Il ne représente pas les gens.
Et son slogan "Prenez le pouvoir", ce n'est pas pour les gens ?
Ekoué : C'est le pouvoir au peuple dès lors qu'il est encadré par le système.
Hamé : Le pouvoir du peuple n'a jamais été autant confisqué. Mélenchon n'appelle pas vraiment à l'insurrection. (Pensif) Ouais, ne pas voter est plus subversif que voter.
Ekoué : Quand tu sais pourquoi tu ne votes pas, quand tu y as réfléchi, oui, c'est subversif.
L'actualité de la mort du directeur de Sciences-Po, Richard Descoings, m'inspire une question. Qu'est-ce que vous pensez de l'appropriation du thème de la "diversité" par la gauche et une certaine intelligentsia boboïsante ? Est-ce que c'est une vraie progression pour vous ?
Ekoué : Le débat méritait d'être posé. Le système universitaire et les grandes écoles sont tellement élitistes qu'à partir du moment où quelqu'un d'iconoclaste bouleverse les codes, c'est bon à prendre.
Hamé : Le mérite de ce taulier de Descoings c'est de l'avoir fait à Sciences-Po (NDRL : à la rentrée 2013, l'épreuve de culture générale devrait être supprimée pour rendre le concours d'entrée plus accessible à des enfants de classes défavorisées). Parce que l'ouverture de la bourgeoisie française est moins forte finalement que son racisme. La bourgeoisie a peur de la violence des quartiers. Après ça reste Sciences-Po... Sciences-Po, c'est le rattrapage des enfants ratés de la bourgeoisie.
Ekoué : Les enfants de quartier rêvaient de faire les mêmes études que tout le monde...
Hamé : … le même argent que tout le monde...
Est-ce que ce n'est pas justement le problème de la discrimination positive : les enfants de quartier rêvent de faire la même chose que les classes supérieures ?
Ekoué : Il ne faut pas minimiser le formatage de ces grandes écoles. Une fois à l'intérieur, tu ne sais jamais comment tu en ressors. Si je n'avais pas eu le rap, aujourd'hui je serais peut-être en train de courir la campagne de Hollande ou de Mélenchon. (NDRL : Ekoué est diplômé de Sciences-Po Paris)
Hamé : En même temps, c'est leur système : ils ne vont pas produire des éléments subversifs !
Ekoué : Heureusement dans cette minorité admise en grandes écoles, il y a des gens qui se méfient des stratégies assimilationnistes du système.
Puisque vous parlez d'assimilation, est-ce que vous ne pensez pas que le rap français se fait digérer par les industries musicales ?
Ekoué : Le rap est sans défense. On en fait ce qu'on veut. Les rappeurs sont des idiots utiles, corvéables à merci, qu'on balade de plateau télévisé en plateau télévisé pour répondre soit au bon cliché de la diversité soit au mauvais cliché du mec de cité. Il n'y a pas de nuance.
Il y a bien Rockin’ Squat qui avait essayé de contourner l'appareil médiatique...
Ekoué : Rockin’ Squat, il fait partie du système (NDRL : Rockin’ Squat, Matthias Cassel de son vrai nom, est le frère de Vincent Cassel) ! Il se fait inviter chez Denisot, il chante "France à fric" au lieu d'une autre chanson. Ça ne se fait pas.
Hamé : Ok, tu lis Verschave (NDRL : François-Xavier Verschave, auteur "De la Françafrique à la Mafiafrique"). Et après tu vas jouer "France à fric" chez Denisot ? Qu'il le dise au moins que c'est du Verschave ! La différence entre lui et nous, c'est que nous on vient des quartiers. Nous, on est des purs produits de la Françafrique.
Ok donc vous n'aimez pas Rockin’ Squat. J'ai cru comprendre que vous n'étiez pas fan de Disiz, Booba et Youssoupha non plus... Qu'est-ce qui vous plaît dans le rap d'aujourd'hui ?
Ekoué : On aime bien Seth Gueko, lui au moins il joue à fond. Il y a aussi Le Téléphone Arabe, Keuj et The Bots, des Américains de 14 et 17 ans. Le reste, je m'en fous. J'écoute mes potes. Je n'ai rien contre Youssoupha. Il m'a demandé de l'aide dans l'affaire contre Zemmour. Bien sûr j'ai suivi. Toi par contre ça fait deux fois que tu balances sur Youssoupha, t'as quelque chose contre lui ?
Pas particulièrement. Mais je l'ai vu récemment dans On n'est pas couché et j’étais étonnée que Pulvar et Polonyaient l'air de bien aimer "Noir Désir".
Le Bavar : Cette émission, c'est moins bien depuis qu'il n'y a plus Zemmour et Naulleau.
E : Zemmour est un gros raciste, au point que c'est suspect qu'il soit toujours là. Mais Audrey Pulvar, c'est vide, c'est que de la rhétorique. Elle me fait penser à une infirmière... celle qui te dit où bien mettre tes couverts...Enfin Youssoupha il fait sa soupe, il ramasse les billets et voilà.
Le Bavar : Il y a le rap Skyrock et le rap pas Skyrock.
Ekoué : Moi je ne suis plus dans ce clivage Skyrock pas Skyrock. Je ne veux pas de classification, pas être classé. On nous dit rap politique, rap conscient… Après les gens ne comprennent pas qu'on écrive des morceaux comme "Les couilles et le manche". Je porte mes contradictions.
Vous ne voulez pas être classé, c'est la raison pour laquelle vous vous faîtes rare dans les médias ? La preuve en est votre peu de promotion autour de la sortie de "Tout brûle déjà".
Ekoué : Et on va devenir de plus en plus rare... On est sur les médias. Enfin ceux qui ne nous censurent pas. On ne passe sur aucune radio mainstream.
Le Bavar : On n'est pas dans les médias, parce qu'on ne cherche pas de tribune d'expression.
Ekoué : J'ai confiance dans le travail. Ton premier média, c'est ton micro.
Crédit photo : Sébastien Amiet
Par Virginie BeernaertFollow @belladonne