Georges Frêche - Le Président "J'ai eu un grand acteur avec Georges Frêche"

14/12/2010 - 14h57
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Georges Frêche - Le Président
Pendant six mois, le réalisateur Yves Jeuland a suivi Georges Frêche au cours de la campagne des régionales 2010. Il raconte à Fluctuat les dessous de son film, {Le Président} (en salles le 15 décembre), riche en enseignements sur ce personnage controversé et les dessous de la vie politique.

24 octobre 2010, Georges Frêche est emporté par une crise cardiaque à l'âge de 72 ans. Clap de fin pour ce mastodonte de la politique, baron local dans le Languedoc-Roussillon et épine dans le pied du Parti Socialiste qui aura fait irruption sur la scène nationale à force de dérapages verbaux sur les harkis, l'équipe de France de football et plus récemment la "{tronche pas très catholique}" de Laurent Fabius.Déjà auteur de deux films de campagne, {Paris à Tout Prix} (2001) et {Un Village en Campagne} (2008), le réalisateur Yves Jeuland a voulu apprivoiser cette bête politique du bout de sa caméra. Il a su gagner la confiance de Frêche et de son équipe pour tenter de saisir la réalité de ce personnage, aussi attachant qu'irritant. Résultat, un "{portrait en mouvement}", dixit Jeuland, intitulé {Le Président} (en salles le 15 décembre) où l'on ne sait pas toujours si l'on doit rire ou s'indigner, mais qui permet d'aller au delà de la controverse pour mieux comprendre l'homme Georges Frêche.Lors de la projection de presse qui a eu lieu à Paris au mois de novembre, la salle a franchement ri tout au long de la diffusion du Président. Cette dimension comique était voulue ?La dimension comique existe, elle est plus ou moins affirmée selon le type de spectateurs, à Paris ou en "zone libre". La disparition de Georges Frêche a aussi un peu changé la donne, le regard des gens a pu évoluer. Une même séquence peut faire rire l'un, donner la nausée à l'autre. Après, il faut distinguer si les gens rient "avec" Georges Frêche ou "contre" Georges Frêche. Mais c'est bien que le film suscite des réactions différentes. Pourquoi avoir opté pour un format "à la striptease", où vous vous contentez de filmer Georges Frêche en situation, à la radio, en meeting, en réunion avec son équipe ?En fonction des histoires, je change de forme. Sur Paris à Tout Prix ou Un village en campagne, il y avait du commentaire et des entretiens. Là, il n'y en pas. J'avais un seul personnage, c'est un portrait de Georges Frêche en mouvement, du président et des hommes du président. La campagne des régionales était un prétexte pour pouvoir le suivre, après j'ai préféré laisser les gens lui poser des questions plutôt que moi, il y a d'ailleurs plusieurs séquences où on le voit en interview avec des journalistes. Ça m'a permis de garder une distance. C'est plus un film avec Georges Frêche que sur Georges Frêche. Mais au-delà de son cas personnel, ça raconte aussi des choses plus globales, notamment les dessous d'une campagne électorale. J'ai eu un grand acteur et une liberté complète avec Georges Frêche.

Vous parlez de votre besoin de garder une distance avec Georges Frêche. C'était nécessaire parce que le personnage est quelque part attachant ?Disons qu'il est à la fois attachant et insupportable. J'étais dans un rapport privilégié, j'étais seul avec lui et son équipe. Donc il y avait le risque d'être victime du syndrome de Stockholm (rires). En réalité, il m'a foutu une paix royale pendant ces six mois. Je passais beaucoup de temps avec lui, en voiture, dans son bureau, et il m'a très peu parlé. Il a mis quatre mois à connaitre mon nom. En fait il faut savoir qu'autant Georges Frêche est insatiable devant un micro - c'est les journalistes qui doivent lui dire d'arrêter de parler -, autant il est peu bavard le reste du temps. C'est quelqu'un qui impose le silence. Du coup, je n'ai jamais été en connivence avec lui, alors que je suis de la région et qu'il aurait pu me poser des personnelles. En plus, contrairement à la plupart des politiques il impose le vouvoiement. C'était idéal mon film. En visionnant le film, on sent qu'il n'y a pas eu de censure de la part de Frêche ou de son équipe. Vous semblez avoir eu accès à tout, ce qui est de plus en plus rare dans ce genre de films politiques. Avoir autant, c'est quasi impossible d'habitude. Les chargés de com s'immiscent dans les salles de montage, on donne des fausses coulisses scénarisées pour duper les réalisateurs. Et comme ils n'ont pas filmé grand-chose d'intéressant, ils finissent par garder ces séquences. Frêche, lui, a joué le jeu parce que ses conseillers avaient vu mes films, ils m'ont fait confiance. Je l'ai prévenu qu'il ne verrait rien avant la diffusion mais que je ne le trahirai pas. Comment arrive-t-on à s'immiscer dans la vie, parfois l'intimité d'un tel personnage ?Par exemple, la première fois que je le vois au petit déjeuner en djellaba, je ne le filme pas. J'ai attendu la troisième. Si j'avais sorti ma caméra tout de suite, peut-être qu'il m'aurait viré de chez lui et que le film se serait arrêté là. Il faut savoir prendre le risque de rater une séquence pour pouvoir en filmer d'autres. Yves Jeuland, vous avez été militant pour SOS Racismes, vous êtes passionné par la question juive, à laquelle vous avez consacré un film (Comme un juif en France). Comment le militant que vous êtes juge-t-il Georges Frêche, et est-ce que ce jugement a évolué au fil du tournage ?En tant que citoyen, j'ai mes engagements. Mais je sais que les dérapages de Georges Frêche, on peut en avoir treize à la douzaine si on le filme tous les jours. Je sais que Frêche est dans les débordements et dans l'outrance, mais ses paroles ne sont pas toujours en accord avec ses actes.Les politiques ont souvent de belles paroles et parfois de "mauvais" actes. Lui, ce serait plutôt l'inverse. En tant que languedocien, j'ai suivi son travail d'élu régional et local notamment à la mairie de Montpellier, et il a toujours mis de l'argent dans la mixité sociale, le logement, la culture, les transports, les lycées ; d'une certaine façon, il a mené une vraie politique de gauche.

Comment expliquer alors tous ses dérapages verbaux ?Pour lui vous êtes d'abord "noir", ou "carcassonnais" comme il m'appelait. Il fonctionne beaucoup comme ça en considérant les gens à travers leur origine ethnique ou géographique. C'est pour ça qu'il prend l'eau dans l'émission de Guillaume Durand. Sa manière de penser est datée du XXe siècle, et quand je dis ça je pense plutôt à la première moitié du XXe. Ce qu'il a dit sur les Noirs en équipe de France n'est pas défendable, en revanche sur la tronche pas très catholique de Fabius, je crois que soupçonner Georges Frêche d'antisémitisme est un vrai contresens. Je crois même pouvoir dire qu'au fond de lui il aurait rêvé être juif.Dans le film, Georges Frêche raille souvent la France du 6e arrondissement représentée par la direction du Parti Socialiste, qui serait très loin de la France véritable. C'est ça le problème de Frêche, une contradiction entre le franc-parler de Province et la langue de bois parisienne ? Vous savez, la langue de bois existe aussi en Languedoc. Au fond de moi, je pense que cet anti parisianisme est une posture. En vérité, Frêche aimait beaucoup Paris, je crois même que la période où il a vécu à Paris c'était dans le 6e arrondissement. Moi je suis du Languedoc, mais aussi Parisien depuis 15 ans et ces discours anti-Paris ou anti-Province ça me fatigue.

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