Episode III J'irai migrer à Montréal

07/05/2008 - 14h58
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Episode III
Où une jeune rouquine survit de justesse à un répugnant -38° et découvre naïvement l'existence du facteur éolien.

1. Sam Taylor Wood au Musée d'art contemporain et une visite à la galerie Graff.Où l'on claudique et crapahute (pour finalement trouver ce qu'on était pas venu chercher).Candide mauviette égarée au coeur du maelström polaire, j'arrive un matin de tempête dans le hall du MACM, avec l'oeil humide du chiot qui a mangé une volée. La rétrospective expose l'ensemble de la production de la jeune anglaise Sam Taylor Wood, star du glamour et de l'inquiétante étrangeté, photographies grand format, et installations vidéo. Cette large couverture, depuis le début des années 1990, permet d'appréhender la désarmante régularité des motifs explorés (sexe et sociabilité, vulnérabilité et nudité...) et d'en saisir les métamorphoses, tandis qu'apparaît la riche cohérence d'une oeuvre à la fois positivement frivole et étrangement profonde. Le profane assumé des clichés (la mode et ses paillettes glacées demeurent un horizon ) revêt inexplicablement l'allure de Mystères nocturnes et ecclésiaux. Plus qu'à la série panoramique « Five Revolutionnary Seconds », dont la motivation semble guindée et redondante, c'est aux « Soliloquy », superbes diptyques photographiques qui empruntent aux retables moyenâgeux leur composition et leur pouvoir d'évocation, qu'en revient l'illustration la plus convaincante. L'ombre et la cendre biblique couvrent les sexes fragiles, les nus couchés, les fruits rendus à la poussière. La poésie photographique de Sam Taylor Wood estompe le partage raisonné entre le sommeil et la mort, entre l'érotisme et la dévotion, entre la mondanité monumentale et la nature gonflée de vie.Il peut être intéressant de continuer son parcours dans le musée par l'exposition « Le corps et ses absences » pour les 7 figures de Dominique Blain, surprenante couronne de 7 mannequins voilés de noirs tchadors. On évitera par contre soigneusement les âneries post modernes pseudo ludiques de la Torontoise Nadine Norman, dont la série « jesuisdisponibleetvous » désole, au mieux. [illustration : Sam Taylor-Wood, Soliloquy VII (détail), 1999]L'audacieuse galerie Graff offre une alternative colorée et enthousiasmante au climat dépressionnaire de ces derniers mois de neige. L'exposition « Echo des ateliers » regroupe 19 travaux d'artistes rassemblés autour d'un médium commun, la gravure. C'est l'occasion pour la galerie, qui se revendique avant tout comme un laboratoire de création, de dresser un panorama de la jeune production contemporaine canadienne. Aussi constatera-t-on sans surprise la domination de la plastique typiquement « BD » sur l'ensemble de ces travaux. De même, la noirceur cinglante, le second degré et la révélation pornographique forment, comme la marque distinctive de notre époque, une unité thématique distinctive. L'oeuvre Be your own blow up doll (besoin d'une traduction ?), de Ferguson, résume à elle seule ces différents aspects. La célébrité québécoise Julie Doucet propose quant à elle une série très réussie de gravures où l'influence conjointe de Crumb et (peut-être ici) de Charles Burns donne naissance à une authentique singularité. Le nom de Crumb n'est d'ailleurs pas évoqué en vain, lui qui publia Doucet dans sa revue Weirdo, et confessa son admiration pour la jeune femme, icône casquée de l'underground militant. [illustration : Julie Doucet, Jeune homme terrifiant à la moustache, 1999 (détail)]Sam Taylor-Wood est exposée au MACM, jusqu'au 2 Février, « le corps et ses absences » jusqu'en Mars (185 rue Sainte-Catherine Ouest, www.macm.org). La galerie Graff fait durer l' « Echo des ateliers » jusqu'au 8 Février, et offre son espace (963 rue Rachel) à partir du 13 au vidéaste Nelson Henricks. On trouvera un récapitulatif de la programmation ainsi qu'une très éclairante notice sur la philosophie du lieu sur le site www.graff.ca. 2. Varenka Varenka à l'Agora de la danse, et Nsamu à l'Usine COù l'on attend que ça passe en faisant confiance au printempsLa chorégraphe québécoise Laurence Lemieux s'attaque au mythe dostoievskien et adapte à la danse la déchirante relation épistolaire de Makar Devouchkine et Varenka Dobrossiolova, pitoyables héros des Pauvres Gens. Sur la scène, un dispositif savant imbrique deux cubes évidés, délimitant l'espace à la manière des cadres du peintre Francis Bacon, un espace intérieur autant que philosophique, une scène dans la scène, où l'abstrait et l'invisible se signalent au réel. Accompagnée de son mari et partenaire Bill Coleman, Lemieux propose donc une chorégraphie à la fois redoutablement narrative, soulignée par le travail sur les costumes, ostensibles oripeaux à 3 kopecks, et d'une abstraction déroutante. Les corps des deux danseurs ne se touchent pas, s'en tiennent à leur espace propre, mimant la séduction de l'absence, et l'infatigable effort de sa conjuration. Ainsi s'explique, à mes yeux, dans la gestuelle, la succession interminable d'une sorte de fluidité fantomatique et de brusques mouvements d'agacement (pieds et poings liés dans la crispation). La lumière est extraordinairement maîtrisée, d'un or lustral, qui à mon avis n'est pas sans rappeler celui des icônes. Le maître Vladimir Sidorov accompagne à l'accordéon les danseurs, et laisse souvent le silence s'installer, comme un abandon ; la musique et le silence sont complétés par la récitation du texte en russe, dont l'accent mélodique s'enrichit pour nous de la couleur du rêve. [illustration : Studio de l'Agora de la Danse]Zab Maboungou, fondatrice du cercle d'expression artistique « Nyata Nyata » en 1986, danseuse respectée et professeur de philosophie, activiste réputée et femme de tête du genre pas commode, présente à l'Usine C, après une série de pièces de groupe, un solo tellurique, qu'elle avance comme un questionnement solitaire, la partie manquante du dialogue engagé précédemment. Nsamu signifie « ce dont on débat » en dialecte kikongo, et dans cet intitulé se relient avec rigueur la danse et le langage, conformément aux codes rythmiques africains. Sur la scène, légèrement décentré, trône le N'Tchak, médusante installation de métal et de raphia de tradition Kuba (redessinée par le designer Chryso Bashonga) dont les motifs brodés retracent des légendes dans une langue perdue. Maboungou compose elle même sa musique, qu'elle confie à son partenaire percussionniste Dominic Donkor comme un point de départ. Le résultat déroute par sa nudité et son aridité, tant il paraît purifié des points de repère habituels, confectionnés par un Occident prompt à récupérer et à stériliser les fétiches d'une civilisation inconsciemment méprisée. Zab Makounbou rend la danse africaine à elle-même, sans répondre aux questions posées, en réinventant son évidence. [illustration : Nsamu, Cie Nyata Nyata, 2003]L'Agora de la danse est située 840 rue Cherrier, et je vous invite à découvrir leur programmation sur le site www.agoradanse.com. Le spectacle « Varenka Varenka » est présenté du 22 Janvier au 1er Février. « Nsamu » est proposé en première mondiale les 31 Janvier et 1er Février (en présence d'une communauté congolaise enthousiaste) à l'usine C, 1345 rue Lalonde, www.usine-c.com. Le site de compagnie est www.nyata-nyata.org, 4374 boulevard St Laurent. 3. Les Justes de Karina Goma et Stéphane Thibault, Des Hommes de passage de Bruno Bouliane, deux documentaires de l'ONF à l'Ex-centris.Où l'on pleure beaucoup et où l'on retourne apaisée au froid du dehors.Extraordinaire hockeyeur amateur (j'ai mes sources), Stéphane Thibault est aussi le brillant documentariste des Loups, du Beau Jacques, et de La Loi et l'ordure, productions maintes fois primées (à Marseille et à Lisbonne notamment). Avec Les Justes (réalisé en collaboration avec Karina Goma), il signe un film calibré pour l'ONF, qui suit le parcours parallèle de trois piliers des Palais de Justice québécois. Le premier, Jean de Grandpré, menuisier à la retraite, est installé à Joliette. Son long corps brisé se traîne devant les tableaux de triage avec le sourire dense et soumis de ceux qui ont tout vécu par procuration, il lève un doigt de censeur juste et bienveillant devant le parterre de vieux messieurs qui partagent sa passion (il est le seul à considérer la peine de mort comme un meurtre, quand tous ses compagnons de route s'engouffrent dans l'extrême) et verse une larme devant un juge qu'il admire. Sa solitude est totale en dehors des murs du Palais, la scène qui le montre potassant son code assis chez lui sur un lit de fortune, est en ce sens particulièrement expressive. La deuxième, Olive Chenette, à Sainte-Hyacinthe, a elle le goût du frisson (elle dit « moi j'aime les crimes sexuels, ça me remue les tripes », tout est dit), délibérément déconnecté du réel (une autre scène la montre regardant un soap télévisé, installée devant la fiction avec la même ardeur et la même adhésion). Le cas de Jos Morabito est autrement plus complexe. Ancien employé des postes, sa passion pour le crime et le châtiment le mène à devenir l'informateur privilégié de grandes chaînes de télévision (ce qui nous vaut une ou deux scènes de curée journalistique authentiquement épouvantable). Le documentaire Les Justes propose donc une variation sur le thème du voyeurisme, et de l'altérité offerte en sacrifice. Ce qui est mis au centre de la réflexion, à travers ces trois chemins complémentaires, c'est la faute et le spectacle de la faute. Les protagonistes y voient pour les uns l'expression de la sagesse à l'oeuvre dans le monde, pour les autres, son horreur délectable. C'est cette délectation, de l'ordre du sadisme, qui trouble l'oeil d'Olive et de Jos d'une lueur d'onanisme que le spectateur peine à assumer comme la sienne propre. [illustration : extrait du film Les Justes de Stéphane Thibault] Pour finir, Des Hommes de passage de Bruno Boulianne, fonctionne de manière non calculée comme le pendant du documentaire précédent. Le film destiné lui aussi à la collection de l'ONF nous fait entrer dans la prison De Bordeaux, pour y rencontrer des détenus qui animent, sous la direction de Mohamed Lofti, l'émission « Souverains anonymes ». C'est une table ronde où circulent tour à tour des poèmes, des chansons, du réconfort, où se libère une parole consolatrice et rédemptrice. On suit là encore le cheminement de quelques prisonniers, particulièrement créatifs et particulièrement émouvants. Les témoignages sont exemplaires de sobriété et de nuance. L'ensemble constitue une unité de sens et d'émotion qui se passe de tout commentaire. Liens : Sur Les Justes et Des Hommes de passage (Présentations sur le serveur de l'ONF). Sur l'émission Souverains anonymes : www.souverains.qc.ca. A bientôt, avec de l'opéra, et une comédie québécoise...

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