
Dans son dernier ouvrage (à lire d'urgence, du moins pour les non-initiés à l'histoire contemporaine du monde méditerranéen), l'universitaire libanais Samir Kassir, décédé récemment, voulait croire que le déclin et la fermeture des sociétés arabes sur elles-mêmes n'étaient pas inéluctables, que celles-ci pouvaient trouver la source de leur renouveau dans leur propre histoire. Cette source, écrivait-il, c'était notamment la Nahda ("Renaissance"), expérience de modernisation technique et de sécularisation sociale que le monde arabe, et notamment le Machrek (Orient arabe), avait traversée à partir du milieu du XIXe siècle sous l'initiative du khédive (roi d'Egypte) Mohammed Ali et des tanzimat ("réformes") ottomanes. Cette révolution sociale avait abouti aux indépendances et au dévoilement des femmes, poursuivait-il, même si, depuis le début des années 1980, elle était remise en cause par la réaction islamiste et la montée en puissance des monarchies pétrolières du Golfe, historiquement les parties les plus arriérées du monde arabe.
Bon... Le milieu du XIXe siècle, c'est aussi le moment où le monde arabe découvre la photographie - les assistants arabes des premiers archéologues européens commencent alors à prendre leurs propres clichés. Depuis 1996, la Fondation arabe pour l'image (FAI), une association fondée à Beyrouth, fournit justement un effort de recension du patrimoine photographique des années 1860 à 1960, époque où les sociétés arabes étaient parmi les plus créatives voire, pour certaines d'entre elles, jouissives, du monde. Financée par des acteurs privés (banque ABN Amro...) ou institutionnels (UE, fondation néerlandaise Prince Claus...), la FAI collecte et numérise ces images afin d'en permettre la consultation en ligne, sans détérioration due à la manipulation. Intégralement dirigée par des Arabes, notament libanais et égyptiens, la FAI organise également des expositions et co-édite des ouvrages avec Actes Sud. A l'heure où l'écriture passe plus que jamais par l'image, et où une partie du monde arabe occupée perd à nouveau la maîtrise de ses images, le travail de la FAI, tourné vers l'extérieur (le site est trilingue arabe-anglais-français) ouvre une voie pour que les sociétés arabes refondent elles-mêmes leur propre représentation.[illus. Van Leo (1) et Muhammad Youssef (2), aux avant-gardes de la photographie égyptienne dans les années 1940]
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