
Avoir 30 ans à Tripoli, c'est être déjà vieux. Dans un pays où l'espérance de vie atteint pourtant 76 ans, les trentenaires sont à peine considérés comme faisant partie de la jeunesse : une femme de 30 ans qui n'est pas mariée est une vieille fille, un homme célibataire à cet âge-là est une aberration.
Ces trentenaires se sont découvert une génération, une appartenance commune à l'occasion de l'insurrection. Ils n'ont connu en politique que le régime de Mouammar Kadhafi mais beaucoup ont voyagé, un peu, essentiellement dans les pays limitrophes. Surtout ils ont vécu l'arrivée d'internet qui leur a permis de comprendre que le dirigeant qu'on leur avait appris à adorer, enfant, avait une réputation bien différente dans les médias étrangers.
Mais cette génération de trentenaires a vu sa viebasculer, depuis six mois, dans la révolution, puis la guerre : ilssont les premiers adultes de l'ère post-Kadhafi. Trois trentenairesracontent leur quotidien, sous la dictature puis pendantl'insurrection, et confient leurs attentes pour l'avenir. Leur pointcommun : la révolte contre un système qui les étouffait, ne leurproposant qu'une vie pauvre et sans perspective d'avenir. Aujourd'hui,ils savourent une liberté à laquelle ils ne croyaient plus, à unmoment où tout est encore possible pour eux.
Heitham, 28 ans, dentiste"Je voudrais que filles et garçons aient des relations normales"
Heitham habite le quartier pauvre de Fashloum, en plein centre de Tripoli, dans une rue en terre qui ne porte pas de nom. "Le gouvernement se moquait de notre sort", s'énerve-t-il, "regarde, il n'a même jamais pris la peine de nommer cette rue ; il nous traitait comme des rats". Heitham a 28 ans, il est dentiste, mais depuis deux semaines il ne travaille plus : la clinique dentaire où il officie se trouve en effet à Abou Salim, un quartier au sud de la capitale qui fût parmi les derniers à tomber, quand les insurgés sont entrés dans Tripoli, samedi 20 août, car il concentrait les derniers partisans du dictateur. "De toutes façons la ville s'est vidée depuis février", fait remarquer le jeune homme, "ces derniers mois je passais à peine quelques heures par jours à la clinique et je m'y tournais les pouces".
Depuis la libération de Tripoli, Heitham goûte à une liberté qu'il adore ; il passe ses journées à discuter politique dans la rue avec ses copains, sans craindre d'être arrêté. Bien sûr, ses journées il préfèrerait les passer avec sa fiancée, une ravissante jeune femme de 24 ans, mais en Libye cela ne se fait pas. Il ne la voit que quelques heures par semaine, chez elle, entourée de ses parents. C'est à peine s'il peut lui voler discrètement un baiser dans l'escalier quand elle se précipite pour lui ouvrir la porte. Impossible de l'emmener dans un café, ni de faire la fête avec elle : "Ce n'est pas interdit par la loi, mais c'est interdit par nos traditions et notre religion", explique-t-il. Ce qui permettait avant à la police des moeurs de les arrêter pour atteinte aux bonnes moeurs. "Avec la révolution j'espère que tout ça va changer et que filles et garçons pourront avoir des relations normales", conclut-il.
Nabil, 32 ans, gérant de café"On n'avait rien d'autre à faire que traîner dans les rues"
Pour Nabil, la vie sous Kadhafi se résumait à peu près à ça : travailler pour gagner des clopinettes et s'ennuyer le reste du temps. Gérant d'un café dans le centre ville, il gagnait 500 dollars par mois, avant que son café ne ferme pendant la bataille de Tripoli.
Avec ce salaire, Nabil sait qu'il fait partie des plus favorisés : la Libye a beau être un pays riche grâce aux pétrodinars, "la plupart de ses habitants se retrouvaient parfois avec moins de cinq dinars en poche", raconte-t-il. Mais ce n'est pas cette pauvreté qui révoltait le plus Nabil et qui lui a fait prendre les armes, il y a quelques mois, lorsque les premières manifestations anti-Kadhafi ont été durement réprimées dans la capitale. Le pire pour lui, c'était l'ennui. "Ici à Tripoli, on n'a pas de cinéma, pas de clubs, aucun lieu de distraction, ni de discussion ; rien d'autre à faire que traîner dans les rues", soupire-t-il. En attendant de se marier, Nabil vit au premier étage de la maison de sa mère, et subvient en partie aux besoins de sa famille. Maintenant que la chape de plomb dictatoriale ne pèse plus sur leurs épaules, il fonde de grandes espérances dans le Conseil national de transition (CNT) : "mon rêve serait qu'on ait des lois qui soient les mêmes pour tous, qu'il n'y ait pas de privilégiés et que tout le monde ait les mêmes chances. Je veux un gouvernement qui serve son pays et non qui se fasse servir".
Rania, 33 ans, femme au foyer"Etre une femme ici ce n'est pas facile"
Rania avait 16 ans lorsqu'elle s'est mariée. Personne ne l'a forcée, mais dans la vie elle n'avait quasiment pas d'autre débouché : "c'est sûr qu'être une femme dans ce pays n'est pas facile", avoue-t-elle. Ça l'est encore moins quand les biens de son père, propriétaire immobilier, sont confisqués par le régime il y a une vingtaine d'années, et que tous les jobs qu'elle pourrait décrocher seront nettement moins payés que ceux des hommes car en tant que femme son salaire sera toujours considéré comme un salaire d'appoint. Alors, il a fallu se marier, avec un garçon sympathique que lui a présenté sa mère, et dont elle a aujourd'hui une fille de 16 ans, un garçon de 13 ans et une fille de 3 ans.
Sans travail, peu de vie sociale : après avoir préparé ses enfants pour l'école et fait les courses pour la maison, Rania rendait parfois visite à des voisines femmes au foyer ou sa famille. Mais depuis le début de l'insurrection, elle a fui sa maison pour se réfugier avec ses enfants chez sa soeur, un peu à l'écart du centre-ville. "La guerre, c'est déprimant", confie-t-elle, "on ne peut plus rien faire ; ni faire les courses, ni voir des amis, ni même sortir". Sa vie d'avant n'était déjà pas très rock'n roll, mais ces derniers temps, elle passait la moitié des journées à dormir, et l'autre à regarder les informations à la télé. Rania sait que la condition des femmes en Libye ne changera pas d'un coup de baguette magique, surtout quand la révolution s'est transformée en guerre et que les femmes en ont été écartées. "Mais ne plus avoir le poids de la peur sur les épaules, ce sera déjà énorme", assure-t-elle. "Ce sera un souffle de liberté comme je n'en avais jamais connu".
Marie-Lys Lubrano