Adrien Golinelli photographie la Corée du Nord sans clichés

04/12/2013 - 12h02
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La Corée du Nord : peu d’informations, beaucoup de fantasmes. Il y a bien des images, volées et spectaculaires, et quelques témoignages taillés pour le choc. En 2011, le photographe suisse Adrien Golinelli décide d’aller visiter en personne le pays qu’on dit le plus fermé du monde. Il en rapporte des images inédites, réunies dans le livre Corée du Nord, l’envers du décor, et actuellement exposées dans le cadre du festival PhotoPhnomPenh au Cambodge. Il revient avec nous sur ce reportage réalisé sous haute surveillance.

Voyager en Corée du Nord ? "C’est plus facile qu’on ne le croit". En 2011, Adrien Golinelli embarque avec un groupe de touristes en partance pour Pyongyang, avec le projet de ramener un album inédit de l’une des dernières dictatures stalinienne au monde. La méthode ? Se servir habilement de ce qu’on lui montre, mais aussi profiter de toutes les occasions pour approcher les Nord-Coréens et leur parler. "Même si on est bien renseigné, on a toujours une vision assez caricaturale du pays. En réalité, il existe un entre-deux moins spectaculaire, qui correspond, je crois, au quotidien d’un assez grand nombre de Nord-Coréens". C’est précisément cet "entre-deux" qui intéresse Adrien Golinelli : entre l’élite ubuesque et les camps de travail, entre la parade grotesque et la misère insoutenable.

 
"Alors que nous attendions un bus qui n’arrivait pas, ce vieux monsieur de 80 ans m’a abordé en Polonais. Sans doute un heritage de l’époque d’avant la chute du mur. Comme je parle un peu le Russe, nous avons ainsi échangé quelques mots à partir de nos bases en langue slave." Photo © Adrien Golinelli/Phovea

Evidemment, il y a aussi des scènes de propagande attendues, des visites officielles et des discours à la gloire du dictateur Kim Jong-Un. Il y a aussi, dans le groupe, cet homme qu’Adrien Golinelli soupçonne d’être un faux touriste, un espion nord-coréen. "Il se disait banquier d’affaires américain, d’origine coréenne". Sauf que le costume en nylon pas très bien taillé du prétendu banquier, et plus encore ses questions insistantes, laissent planer des doutes sur sa véritable identité. "Il me posait beaucoup de questions sur ce que je venais faire ici".

Si le photographe rapporte cet épisode comme une simple anecdote, c’est qu’il s’est préparé avant son départ à composer avec ces conditions de surveillance rapprochée. "J’ai utilisé des moments de flottement pour pouvoir m’éloigner un peu. J’avais très peu de temps avant que le guide ne me rappelle à l’ordre." Des instants de liberté chronométrée, dont il essaie de tirer, avec son appareil argentique, des images à la fois réussies en termes esthétiques, et pertinentes du point de vue documentaire.

 
"Nous étions dans un magasin proposant des compositions florales. Je n’étais pas supposé photographier cette vendeuse. Cette photo montre beaucoup de choses : une jeune femme qui manipule de l’argent dans un pays où celui-ci n’est pas censé avoir d’importance.Le billet qu’elle tient est un Yuan (devise chinoise). Il faut savoir qu’il y a plus de Yuan que de Won en circulation en Corée du Nord." Photo © Adrien Golinelli/Phovea

Sans avoir fini en garde à vue, ni subi d’interrogatoire kafkaïen, Adrien Golinelli a ainsi ramené de son séjour des images instructives, qu’il a voulu le plus neutres possible. Parmi elles, certaines ne devraient pas plaire aux instances Nord-coréennes, qui ont découvert après coup la publication. Mais dans l’ensemble, le travail du photographe se situe loin des jugements de valeur et des visions manichéennes souvent véhiculés sur le pays. "Maintenant, oui, je suis sûrement fiché. Mais comme toute personne qui a produit quelque chose sur le pays."

 

 
"Nous étions en train de visiter un pensionnat très austère, dans lequel les enfants des chefs de régimes amis viennent passer quelques mois. Ce phoque empaillé m’a interpelé par son expression tellement humaine… et son état de décrépitude. C’est typiquement le genre de photo que le régime n’aime pas : tout ce qui montre des ruines, des vieilles choses, tout ce qui peut faire sale." Photo © Adrien Golinelli/Phovea

Animé avant tout par l’envie de démonter les images toutes faites et les clichés faciles, Golinelli entend poursuivre ses explorations de lieux peu communs pour ses prochains projets. Après la Corée du Nord, il s’est déjà rendu au Bouthan, royaume lui aussi réputé très fermé, connu pour avoir inventé le "Bonheur National Brut" – un concept qui masque, selon le photographe, la réalité d’un pays en plein développement – loin de l’image paradisiaque que l’on s’en fait.

Adrien Golinelli voudrait-il faire des pays difficiles d’accès son sujet de prédilection ? "Je ne veux pas en faire une spécialité. Mais c’est vrai qu’à propos de tous ces pays, dont on a une vision assez partielle, j’ai cette pulsion d’aller voir ce qu’il se passe sur place". Jamais sans son appareil.

 
"Pendant la visite d’une ferme coopérative, je suis tombé sur cet enfant, qui se regardait dans le miroir. Quand il m’a vu, il a adopté lui-même cette posture très adulte devant l’appareil.Il n’y a aucune mise en scène." Photo © Adrien Golinelli/Phovea

Corée du Nord, L’envers du décor, éditions de la Martinière, 128 pages.

Photographies d’Adrien Golinelli, préface de Christian Caujolle.

La série sur la Corée du Nord d’Adrien Golinelli est actuellement exposé au Cambodge dans le cadre du Festival PhotoPhnomPenh.

 
Autoportrait d’Adrien Golinelli dans le hall d’un hôtel Nord-Coréen. Photo © Adrien Golinelli/Phovea

Par Céline Ngi
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