
Plus une émission ou presque sans que le public ne soit invité à donner son avis sur le sport, l'économie, la politique, comme si nous devions nous transformer en Eric Zemmour, Roland Courbis ou Robert Ménard. Analyse d'une étrange manie des médias.
"Pour 20 €, ils vous emmerdent"
Visionné plusieurs centaines de milliers de fois sur YouTube, le coup de gueule passé sur l'antenne de RMC par un certain Christophe de l'Essonne est un pur concentré de rage radiophonique : un monologue glaçant de six minutes où ce promoteur immobilier vomit en direct toute sa haine d'un système bancaire qui étrangle le peuple en lui refusant toutes demandes de crédit. "Ils rejettent des chèques de 20 € ! Pour 20 €, ils vous emmerdent alors qu'on leur a donné des MILLIARDS ! Alors moi, je le dis clairement: il faut les laisser crever comme ils font crever les Français. Y en a maaarrre !"
C'est peu dire qu'à l'écoute de cette logorrhée pulsionnelle qu'on jurerait extraite d'un film de Ken Loach, les indignations des piliers de comptoir des médias sont renvoyées au rang d'aimables causeries de poseurs cathodiques. C'est un fait : en parallèle de l'invasion des polémistes à laquelle nous assistons depuis 2003, jamais la parole des quidams anonymes n'a été autant exploitée sur les ondes et chaînes de télé. "L'anonyme est aujourd'hui partout", confirme Estelle Boutière, consultante pour le cabinet d'analyse médias NPA Conseil. "Dans les programmes de télé-réalité, de docu-réalité, mais aussi dans les JT: il donne son avis tout le temps."
"Tout le monde copie RMC"
Jadis circonscrite à la confession psy-cul, cette flambée rhétoricienne puisée chez les "vrais gens" s'est ainsi étendue ces dernières années au domaine sportif puis socio-politique. Pionnier de la radio café du commerce, Jean-Jacques Bourdin, peut se targuer d'avoir été l'un des premiers à offrir un espace à cette expression populaire. Un créneau "talk" où Robert de Toulon croise le fer avec Agnès de Calais qui a longtemps tenu lieu, au sein de la corporation journalistique, d'épouvantail poujadiste. "Si RMC peut se prévaloir du succès qui est le sien, c'est parce que nous avons imposé ce mouvement comme règle de fonctionnement", analyse J.-J. "On nous a longtemps accusés de faire le jeu des extrêmes alors qu'aujourd'hui, tout le monde nous copie."
Il a raison: que ce soit pour aiguiller les débats ("C dans l'air" sur France 5, "Ça vous regarde" sur LCP), se substituer à l'intervieweur ("Paroles de Français" avec nicolas Sarkozy sur TF1, "Face aux Français" de Guillaume Durand), commenter les matchs de foot ou les programmes télé de la veille ("l'After" de RMC, "Morandini !") ou jouer les Robert Ménard par intérim ("le Nouveau Journal" sur Direct 8 avec ses invités politiques cuisinés en live par trois téléspectateurs), tout se passe comme si une démocratie médiatico-participative avait pris le pouvoir cathodique.
Etrange mimétisme
"Aujourd'hui, être subversif ce n'est plus de dire ‘enculé' à l'antenne mais de donner la parole à un pays à nous à une ouvrière", nous confiait récemment Thierry Ardisson dont le "Salut Les Terriens" capitalise sur cette vox populi spectaculaire. "C'est à la fois une tendance récurrente dans les périodes de véritables oppositions politiques et une manière de réagir face à la dynamique forumesque d'Internet", analyse François Jost.
Pourtant, moins animés par une estimable volonté citoyenne que par une banale logique d'audience avec économies de production à la clé (faire causer des anonymes ne coûte pas un radis), les relais de cette interactivé tous azimuts creuseraient lentement leur tombe selon le sociologue des médias : "Alors que certains journalistes, face à leur perte de pouvoir idéologique, se sont mis à s'exprimer comme le peuple et au nom du peuple, les citoyens se sentent de plus en plus légitimes sur ce terrain du discours polémique. La preuve, certains auditeurs ou téléspectateurs se professionnalisent et s'approprient les gimmicks des polémistes connus", poursuit l'auteur du "Culte du Banal".
L'utopie du "tous journalistes" désormais morte et enterrée au profit d'un mimétique "tous polémistes", vat-on voir alors apparaître une armée de mini-Eric Zemmour prête à en découdre avec leurs maîtres à penser par médias interposés ? "Au-delà du cadre d'Internet, c'est peu probable", nous répond Christophe Deleu, auteur des "Anonymes à la radio". "La lutte de territoires et de savoirs entre les journalistes et les quidams est devenue tellement forte que de plus en plus de médias font ces derniers temps marche arrière en réduisant leurs interventions des coups de gueules par mails ou par SMS pour ne plus avoir ase confronter à la parole des auditeurs en direct." Vous avez aimé les médias café du commerce ? Préparez-vous détester leur version lounge.
Vincent Coquebert
Cet article est paru dans le numéro de mai 2011 du mensuel Technikart. On y trouve également une enquête sur la folle épopée artistique de Delarue et un dossier tendance sur la cinexistence.
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