
Printemps 1981. La perspective de l'élection de François Mitterrand provoque de légers réflexes paranoïaques, qui ne sont pas sans rappeler la "Peur Rouge" et les années de maccarthysme, après la seconde guerre mondiale.
Les chars soviétiques sur le point de défiler sur les Champs Elysée est le fantasme le plus diffusé à partir des milieux farouchement anti-communistes. L'idée semble maintenant absurde, mais elle est alors profondément enracinée. Provoquée par les deux principaux adversaires politiques de Mitterrand, Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac, qui, pour le déstabiliser juste avant l'élection présidentielle, évoquent le danger rouge, elle se faufile dans les esprits.
Le contexte de Guerre Froide rend l'éveil de la peur facile : le président soviétique, Leonid Brejnev, laisse planer la menace d'implantation, en Europe de l'Est de missiles nucléaires SS20 visant l'Europe de l'Ouest, l'URSS a envahi l'Afghanistan et la Pologne,pas si loin de la France, est menacée par le géant rouge.
Après son élection, Mitterrand dissout l'Assemblée en espérant avoir une majorité aux élections législatives de juin. Alors le discours médiatiques s'emballent et les fantasmes populaires aussi.
Les chars russes à Paris
L'image fait aujourd'hui sourire. Au printemps 1981, pourtant, elle fait fureur. Oui, si Mitterrand est élu des blindés bolcheviques vont débarquer sur les champs Elysées, et Paris de passer sous la coupe de Moscou.
La menace des chars russes, fantasme né de l'alliance de Mitterrand avec le Parti Communiste Français, est notamment véhiculée par des tracts annonçant qu'ils stationneront bientôt place de la Concorde. Mais aussi sous la plume de Jean d'Ormesson. Dans le Figaro du 11 avril, l'écrivain imagine des "cortèges derrière les drapeaux rouges", des "entreprises écroulées", un "franc effondré".
Après l'élection de Mitterrand et face à la perspective de l'entrée de ministres communistes au gouvernement, D'Ormesson, qui s'est depuis repenti, annoncera même les futures patrouilles de "comités maoïstes de quartier". Brrr.
L'exil des patrons
Si peu ont finalement sauté le pas une fois Mitterrand réellement élu, les patrons français, et le monde économique en général, ont craint l'arrivée à l'Elysée du premier président de gauche de la Ve République. En témoignent la chute du franc et de la Bourse au lendemain de la victoire de Tonton.
Le cas d'exil le plus célèbre reste celui de Bernard Arnault. Le futur magnat de LVMH part en Floride fonder une filiale de Férinel. Sans grand succès puisqu'il revient au bercail trois ans plus tard.
Bernard Zimmern, entrepreneur et militant libéral conservateur français fondateur de l'iFRAP, est lui parti pour de bon, comme il l'avait expliqué dans un documentaire de France 5 : "Je dois à l'ère Mitterrand de m'avoir bouté hors de France, de m'avoir obligé à partir, à m'établir dans un autre pays, les Etats-Unis, le pays de la liberté, où on peut entreprendre. (...) Je ne pouvais développer mon entreprise, j'étais bloqué sous le plan de contrôle des changes."
La porte ouverte au collectivisme
Lorsque l'UDF Michel Pinton annonce que "la voie est ouverte à un gouvernement collectiviste", il appuie sur les bons ressorts : nationalisation, mise en commun des biens privés, sont les principales craintes des Français qui ne font pas la différence entre un collectivisme politique (où l'Etat intervient sur tout) et collectivisme économique (où toutes les ressources sont mises en commun). Le journaliste Louis Pauwels conseille même à Alain de Benoist : "'si vous avez des choses précieuses, enterrez-les dans votre jardin', me dit-il un jour. Je crus qu'il plaisantait. Il ne plaisantait pas."
La spoliation des riches
Le 10 mai 1981, Valéry Giscard D'Estaing demande à ce que les douanes renforcent leur surveillance, par crainte de voir s'enfuir les capitaux. Une mesure pas forcément inutile à en croire Douglas Homung, qui avait une trentaine d'année en 1981 : "Ce n'était pas seulement des valises, je me souviens même de sacs-poubelles remplis de billets apportés par des Français affolés d'avoir un président socialiste !" Homung était alors avocat à Genève. Il se souvient d'eux :"Ils traversaient la frontière la peur au ventre, des Français apeurés qui considéraient que c'était ce qu'il fallait faire pour sauver leurs économies. Ils se disaient que, Mitterrand au pouvoir, tout allait être nationalisé et qu'ils seraient spoliés. La Suisse était souriante et rayonnante. C'était inespéré, tout cet argent frais qui arrivait dans les banques."
La méfiance des Etats-Unis
Les Etats-Unis sont particulièrement inquiets et incrédules à l'annonce du résultat des élections présidentielles. Ils demandent si, malgré tout, les libertés seront encore respectées en France. Certains américains vont même jusqu'à exprimer leur sympathie aux futurs Français opprimés, en leur proposant de devenir réfugiés politiques.
Les choses ne sont pas pour s'arranger après les élections législatives de juin 1881. Georges Bush senior rend visite à l'Elysée le 23 juin 1981, le jour même où on nomme le nouveau gouvernement composé de quatre ministres communistes. Quelques heures plus tard, un communiqué du Département d'Etat arrive qui informe que "le ton et le contenu de nos rapports en tant qu'alliés seront affectés par l'arrivée des communistes dans ce gouvernement, comme de tout gouvernement de nos alliés ouest-européen". Les choses se tassent dans l'été, avec l'affaire Farewell : le 19 juillet, Mitterrand révèle au président Reagan l'existence d'un réseau d'espions soviétiques infiltrés en France et aux Etats-Unis.
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