
Si le quatuor Deleyaman est apatride de papiers (Aret Madilian est né dans la ville qu'on appelait autrefois Constantinople et a vécu aux USA, Béatrice Valentin en France, la batteuse Mia Björlingson est suédoise, Gérard Madilian est né à Paris de parents arméniens) il a le coeur dans ce petit pays d'Arménie qui a pour capitale Erevan, et qui jusque-là ne nous avait envoyé qu'un seul chanteur célèbre : Charles Aznavour. Cet enracinement dans la terre des ancêtres, qui se démontre aisément par l'utilisation dans les compositions d'instruments traditionnels tels que le shêvi ou le doudouk, souvent fabriqué dans du bois d'abricotier (qui donne un fruit tout doux) et qui symbolise la soufrance du peuple arménien.
Si Deleyaman choisit de nommer ses albums - ou plutôt de ne pas les nommer, en les comptant (3 fait suite à l'excellent Second), c'est sûrement parce qu'on y retrouve toujours les mêmes climats envoûtants d'une fusion world / new age formidablement bien produite, aux ambiances parfois sépulcrales. Chaque chapitre nous met littéralement sens dessus dessous, et l'on garde le disque du groupe près de la table de chevet, pour l'écouter en s'endormant. Qu'il s'agisse d'une voix masculine, grave et lente, sur quelques notes de piano et des cordes, ou d'une voix féminine qui se fait aérienne, il y a quelque chose proche du mysticisme dans la musique de Deleyaman : elle aligne des cantiques qui, bien que profanes, nous plongent dans un état de béatitude profonde. L'ambiance est sombre mais pas lugubre : elle invite au recueillement. Le tout coloré par ce duduk, au souffle à la fois doux et déchirant.
Les climats de Deleyaman empruntent autant à Dead Can Dance (Aret Madilian n'a rien à envier à Brendan Perry et Béatrice Valantin égale Lisa Gerrard) qu'à Angelo Badalamenti, compositeur de nombre de bandes originales pour David Lynch. Mais le groupe n'a pas encore rencontré un cinéaste aussi déjanté que le réalisateur de Sailor et Lula et Blue Velvet, quelqu'un qui lui permettrait de faire connaître dans le monde entier sa musique. Aussi, Deleyaman est un nom que se glissent discrètement les Arméniens exilés de par le monde. Un nom qui commence à sonner aux oreilles des autres, quelle que soit leur nationalité car c'est bien connu, la bonne musique se joue des frontières. C'est donc à chaque auditeur qui aura la chance de se procurer ce formidable disque de se créer son propre demi-rêve à la Mullholland Drive en compagnie de ces mélopées rares qualifiées de "darkwave". Le nom du ticket d'embarquement pour ce voyage immobile ? Deleyaman.

3DeleyamanNechSortie en Août 2006
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