
Ceux qui, comme moi, n'ont pas renoncé complètement à écouter de la musique française attendent toujours les Victoires de la musique avec un brin d'inquiétude, heureusement relevé d'un appétit pervers. La variété française a beau tourner à vide sur son réservoir de 20 mauvais talents, il n'est pas si fréquent qu'on puisse, en quelques heures et un samedi sacrifié, prendre la mesure instantanée du désastre. Comparé au cru 2007 (ah, Miss Dominhulk, Benabar & co), 2008 aura cruellement manqué de sel. Débarrassée de Drucker, l'animation repose sur les épaules d'un Nagui emprunté et qui a perdu sa voix en se cassant... la jambe. Les interludes sont désastreux, entre les vannes ratées, l'apparition horrifique de Shirley et Dino et les lancements plus qu'hasardeux ("On va pas parler de tests ADN mais force est de constater que le talent est... génétique" pour annoncer, à la façon de Michel D, le "J'aime Plus Paris" bobo réac' de Thomas Dutronc). Avec une pincée de Salvador, dont le cadavre aurait célébré plus dignement son propre hommage que le "Syracuse" gloubiboulga mâchonné par une Vanessa Paradis en phase vocale terminale (meilleur album variétés et interprète féminine de l'année !), un poil de Carlos (intellectualisé par un duo Edouard Baer/Julien Doré ridicule) et un soupçon de Polnareff (Victoire du spectacle -présidentiel- de l'année devant Daft Punk), la chanson française a accueilli ses jeunes pousses sur un terreau fertile en moisissure. Eric Serra (meilleure musique de film pour les Minimoys), Paul Personne, Thomas Dutronc, Mickey 3D, Dominic Sonic et quelques autres viennent rendre un bel hommage tout en guitares à Fred Chichin, seul chanteur réactionnaire digne d'intérêt disparu ces derniers mois. Et Grégory Lemarchal, alors ?
Ceux qui l'avaient raté avant auront ainsi pu découvrir la (nouvelle) poésie subtile d'un Renan Luce, album et révélation scène de l'année, sorte de néo-Bénabar en plus beau, tapinant du côté de Brassens, l'expérimental-toc d'Emily Loizeau, la comptine rap de la féministe Koxie (Garçon "Gare au Con" et son refrain refusé par Henri Dès) ou encore les affreux Coldplay du Sentier, AaRON. Parmi les valeurs sûres-estimées, Zazie dans un filet à gigot sexy noir envoie son hymne humaniste tête à claques en ouverture. Dionysos nous fait regretter Noir Désir en boeufant hystériquement comme des hommes chocolat, tandis qu'Etienne Daho et son Obsession de belle facture studio nous murmurent qu'il vaut mieux les écouter chez soi que d'aller les voir en concert -album pop rock tout de même. Vincent Delerm, bien sûr, vient moissonner en terres putassières avec ses "Filles de 1976 qui ont 30 ans" et qui achètent de la musique de ménopausées en suçant des publicitaires. Jacques Higelin joue à Rodolphe Burger en moins doué et plus secoué.
Au rayon des bonnes surprises, Michael Youn envoie un impeccable medley symphonique et décentré de ses hits la Cagoule (classique), le Boule (cabaret) et Parle à ma main (rock), s'imposant comme le digne et brillant héritier du Mike Flowers « 50 Cent » Pop. Diam's émeut avec sa France à Moi après que le Soldat Rose (pas encore mort) a remporté la Victoire du meilleur DVD musical. Les rappeurs historiques s'en tirent avec les honneurs : IAM place son flow en pilotage automatique mais c'est MC Solaar et son beau chant mélancolique qui raflent la récompense (musiques urbaines). Etrangement, c'est un Christophe Maé à la voix émoussée (révélation de l'année) qui vient mettre l'ambiance à minuit, offrant un vrai bon morceau de variété populaire avec un "On s'attache" qui donne envie de se pendre à la corde funky de son sèche-linge. Abd-Al-Malik empoche la Victoire de l'interprète masculin de l'année et adresse ses remerciements à la France entière et à... l'industrie du disque. Miss France 2008 habillée vient conclure la mascarade en offrant à la Tortue de Zazie le titre de chanson de l'année. C'est comme ça qu'est-ce que tu veux ? J'y peux rien, je fais comme je peux. Sauve qui peut qu'est-ce que j'y peux ?