
Sur , Miles Davis réussit un double tour de force : quitter la terre et produire une musique nouvelle, hors de toutes académies et qui résonne pourtant des échos de la rue ! Et la rue en 1972 à New York, c'est la jungle ! D'ailleurs, à l'instar de [people rec="0"]Lee Perry[/people] (Super Ape Inna Jungle, Blackboard Jungle Dub) ou de [people rec="0"]James Brown[/people] (In The Jungle Groove), On the Corner aurait bien mérité le sobriquet de "jungle music".
Ce feeling on le doit à la trompette de Miles évidemment, ou devrais-je dire, la trompette "fantôme" de Miles en ce qui concerne On the Corner, car l'instrument fétiche de l'inventeur d'un certain minimalisme jazz, n'a jamais été autant à la fois présent et absent que sur cette oeuvre au groove proprement chamanique. La trompette de Miles donc, électrifiée, branchée sur une pédale wah wah, ne se décline plus qu'en trilles hystériques, injonctions autoritaires, saillies et riffs désarticulés qui accompagnent la guitare de [people rec="0"]John Mc Laughlin[/people] quand elle ne singe pas carrément le jeu du guitariste au point que l'auditeur n'arrive plus à faire la différence entre les deux instruments. Ce qui est logique quand on sait ce qu'On the Corner doit au rock, autant qu'au jazz. Dans cette musique grouillante comme un "Maggot Brain", on sent l'influence de [people rec="0"]Sly Stones[/people] et de [people rec="0"]Funkadelic[/people] bien sûr, mais également celle de [people rec="0"]Jimi Hendrix[/people] ou de [people rec="0"]Santana[/people], que Miles vient de découvrir par le biais de sa compagne d'alors, la chanteuse [people rec="0"]Betty Davis[/people]. Eternel curieux en quête de sons nouveaux, Miles Davis n'oubliera pas non plus d'inviter les musiques du monde, c'est pourquoi l'album résonne aussi de raggas urbains et de percussions tout droit importés du continent africain.
L'album bénéficie aussi d'étonnante plages de respiration, des pauses électroniques, qui elles, doivent beaucoup au [people rec="0"]Karlheinz Stockhausen[/people] de Mixture/Kontakt et Telemusik que Miles Davis écoutait avidement à cette époque. A propos de On the Corner les Allemands de [people rec="0"]Can[/people] diront même qu'Ege Bamyasi (1973) n'aurait jamais pu exister s'ils ne l'avaient pas écouté, et il suffit de se concentrer sur le jeu de batterie de Jack de Johnnette et Billy Hart, thème répétitif en constante mutation sur toute la première face d'On the Corner pour s'en convaincre. Injustement oublié, On the Corner restera l'un des albums les plus groovy du jazzmen emblématique qu'est Miles Davis, à des années lumières de ses expérimentations funk et hip hop des années 80.

Par Théophile Pillault