
Difficile de mémoire, de se souvenir des premiers affrontements entre les faux-frères atlantiques : Elvis est venu très tôt taquiner les oreilles britanniques. Il y eut ensuite des tas d’épisodes qui donnaient l’avantage aux uns contre les autres : les Beatles envahissant le continent, les Beach Boys faisant le contraire, puis le punk, passant de l’un (New York Dolls) à l’autre (Sex Pistols), avant d’embrasser jusqu’à sa dissolution post-quelque chose, une énième mutation en forme de traversée trans-genre (Television, Joy Division). Les mods étaient anglais. La new wave aussi. La synth pop et les années 80 auront donné l’avantage aux Américains et à leur influent robinet à tubes, avant que le rock indé ne vienne, à nouveau, brouiller les pistes. Le grunge ? Nirvana, Pixies et consorts. Américains bien sûr. Puis la brit pop, venue remettre l’Angleterre au centre du jeu au milieu des années 90. Cela nous fit trois ans. Et puis après ?
Selon les historiens du genre, le paysage éclate en mille morceaux numériques et les tribus se forment différemment et à l’échelle mondiale, diluant un peu l’évidence du duel. On note au tournant des années 2000, un "renouveau du rock new-yorkais" avec les Strokes et Interpol, en réponse aux années brit pop et, encore plus tard, l’identification de "mouvements" qui ne ressemblent plus tout à fait aux missiles de jadis.
Est-ce à dire qu’on en a fini avec cette guéguerre d’influences ? Faut-il considérer que l’avènement d’une "scène monde" a définitivement dilué les genres, les caractéristiques nationales dans une sorte de monde rock circulaire où n’émergeraient que des "groupes idoles" à la génétique brouillée ou cosmopolite ? Non. Difficile d’échapper à l’anglitude de Radiohead ou au côté américain de Gossip, pour s’en tenir aux grosses cylindrées. Si d’autres enjeux, commerciaux surtout, mais aussi la crise supposée du disque et la perte de marché du genre rock au profit d’autres musiques, ont contribué à noyer le débat, une faille identitaire entre Américains et Britanniques continue de diviser le rock en 2 et pour le moment… de donner l’avantage de l’époque aux Américains.
Les Etats-Unis, terre des scènes émergentes actuelles
Facile d’affirmer que les Américains tiennent la corde : encore faut il le prouver. Si l’on s’en tient aux grosses cylindrées et au rock, difficile d’y voir clair. Si on peut parler de domination du rock américain sur le rock anglais depuis le milieu des années 2000, c’est tout simplement à l’aune des scènes émergentes plus que du marché lui-même, qui, rappelons-le, réduit le rock à une sorte de mausolée pour trentenaires et quadragénaires blancs. A l’examen rétrospectif, on se rend compte que l’Angleterre n’a pas réussi à faire émerger un mouvement marketing depuis 5 ou 6 ans, à l’exception du très décevant dubstep, incapable de s’imposer faute d’un ou deux albums décisifs.
L’Amérique, quant à elle, a pu s’appuyer sur un double travail de redécouverte de son passé (blues, garage et surf) et donner corps à des courants vivaces et durables que sont le néofolk, la dreampop et le surf rock, quoi qu’on en pense. Autour de ces 3 appellations, on peut noter que le chaudron américain se porte bien et s’est structuré autour de scènes locales influentes (Portland, Philadelphie, Los Angeles), ce qui n’est plus tout à fait le cas de l’Angleterre, à l’exception peut-être, de Manchester. Sheffield a partiellement disparu des radars et Liverpool marque le pas, tandis que Glasgow et le Pays de Galles peinent à retrouver la vigueur de la seconde moitié des années 90.
Avec des locomotives comme les Black Keys, Animal Collective, Beach House, Wavves, ou les jeunots de Silversun Pickups, Best Coast, Ramona Falls ou Here We Go Magic, les États-Unis ont incorporé à leur tissu musical l’héritage de leurs musiques traditionnelles. Le mouvement a une vigueur au moins égale à celle qui avait, dans les années 40, amené des types comme Copland à intégrer le jazz à leur musique classique contemporaine. Les Young Americans, sans ignorer le moins du monde la pop britannique, ont ainsi pu redigérer les musiques psychédéliques, les musiques venues du terroir (l’Americana grunge de Cloud Nothings par exemple), l’histoire récente du genre (grunge, noisy pop) pour tenter des hybridations qui, à défaut d’être toutes pleinement réussies, passent pour les plus stimulantes de l’époque. Ce qu’avait réussi Radiohead au tournant du siècle avec OK Computer est en train d’être tenté de l’autre côté de l’Atlantique : on mélange à tout-va, quitte à aboutir à des formes un brin bâtardes et mollassonnes comme ce courant néofolk mâtiné de hippie chic qu’on n’arrive pas trop à écouter. Avec Beach House, dont le dernier album est très bien dans le genre, on assiste à rien moins que la réinvention d’une pop américaine, genre qui en soi n’a jamais rien voulu dire mais qu’on peut suivre dans d’autres métissages comme celui de Future Islands, sorte de synth-pop allègre qui revisite la cold wave par sa face… psychédélique.
Fun, soul & sun : les ressorts du succès américain
Il fut un temps où la force du rock anglais, tenu par sa presse musicale, à la fois populaire et pointue, était de créer des mouvements à tire-larigot et de les imposer dans l’imaginaire des auditeurs/lecteurs. Avec la fin du Melody Maker et la dissolution du message porté par le NME (affecté par la réduction de sa surface journalistique, la dictature des brèves et par le syndrome du rétroviseur, comme la quasi-totalité des publications musicales), l’Angleterre a perdu un point d’appui conceptuel. Plus aucun "mouvement" consistant et marquant les esprits n’est sorti des rangs du rock anglais. Le marché britannique est encore susceptible (et heureusement) de produire, soutenir et inventer des hypes mais celles-ci échappent, en grande partie, au concept jadis majoritaire de "scènes" ou de modes. Autour des Arctic Monkeys, on avait cru discerner les contours d’un univers néo-pop ou post-brit pop qui finalement n’a jamais vu le jour en tant que tel.
A contrario, les Américains, dont un site comme Pitchfork a pris, ces dernières années, une place centrale dans l’imaginaire indé, ont repris le flambeau et livré des habillages médiatiques (des packages musicaux) qui donnent le sentiment que quelque chose se passe sur le territoire. Pitchfork, à sa manière, c’est-à-dire de façon plus fragmentée et plus délicate, que le NME des grandes années, a contribué à imposer une nouvelle scène américaine et à l’enraciner dans la petite cour du rock indépendant international. Ce mouvement a été facilité, dans un contexte de crise globale, par la résonance de ces nouveaux genres avec le toujours décisif "esprit du temps".
L’Amérique a aujourd’hui une longueur d’avance sur 2 segments du marché qui sont le "fun" (entendre le coloré, le fluo, le clavier dominant, le psychédélique) et le "spirituel", tandis que l’Angleterre taquine plus aisément avec sa pop ambiguë le mélancolique ou avec le dubset, la dépression. Dans un univers où la musique s’est établie, tirée par les locomotives électroniques et le RnB, sur des normes plus uptempo que jadis, voire carrément plus guillerettes et hédonistes, les courants néo-hippie, tendance lounge, les recherches sonores bondissantes de la scène néo-psychédélique font fureur. D’Animal Collective à Diamond Rings (Canada), l’allégresse (de façade, bien souvent) et la capacité à faire danser sont proprement américaines. De la même manière, la vivacité de la scène de Los Angeles, nourrie au punk, au skate rock, d’un côté, aux Beach Boys de l’autre, réconcilie l’insouciance de la jeunesse, le soleil et le détachement vaguement anar, valeurs qui sont plébiscitées par les nouveaux publics. Sur la façade septentrionale (entendre le Nord Est des États-Unis), la fusion du grunge et du blues a réussi également quelques percées intéressantes. A côté d’un Bonnie Prince Billy ultra-minoritaire, des groupes comme les Silversun Pickups ou encore les énormes The Men bouffent à tous les râteliers, tout en ayant longuement ruminé les musiques traditionnelles et blues en particulier.
A côté de ça, l’Angleterre peine à trouver un segment qui entre vraiment en résonance avec les valeurs du moment. En guise de mouvement, on ne pourra créditer le pays que d’avoir facilité, à travers des groupes comme Foals, This Town Needs Gun à la résurgence du math rock (aux origines américaines du reste) et à sa fusion avec des rythmes world ou tribaux. Malheureusement pour le rock anglais, ni Foals, ni même les plus traditionnels Bloc Party, dans un registre finalement pas si éloigné, n’ont la guitare suffisamment décisive pour imposer une identité nationale forte. Sur le même créneau aux valeurs et à la portée assez floues, l’Amérique donne Metric et Battles qui font aussi bien voire mieux, tandis que les ripostes aux dynamiteurs US tardent à poindre, à l’image des jeunes espoirs anglais de Egyptian Hip-Hop, dont le premier album tarde à sortir.
Côté réalisme poétique, en revanche, qui avait, sous l’impulsion de Bowie ou des Smiths, donné longtemps l’avantage aux Anglais, c’est le désert. Même les rappeurs urbains évolués façon The Streets, qui évoquaient il y a quelques années encore le pays réel ont sombré. En bref, cela ne va pas très fort même si les anciens et quelques modernes "de niche" tels The XX maintiennent l’illusion d’un dynamisme.
Résistances : à quand la revanche ?
Si l’Amérique semble avoir l’avantage dans un monde indépendant, où la parcellisation des genres et la rapidité d’émergence (et de disparition) des groupes ne sont pas sans rappeler le milieu des années 70, cela ne veut pas dire pour autant que l’inverse ne se produira pas d’ici un an ou deux. L’Angleterre a porté la vague des reformations qui, en soi, constitue une caractéristique (économique) forte du moment. Les Américains ont suivi à n’en plus finir. Les Anglais ont fourni le revival shoegaze et noisy qui, autour du retour scénique et bientôt discographique (mon neveu !) de My Bloody Valentine et de la disparition de Sonic Youth, marque une prise d’avantage certaine. Pour le reste, les jeux sont ouverts. L’Angleterre a pour elle son histoire légendaire et la survivance, en son sein et en activité, de monuments historiques encore tout à fait d’actualité : Julian Cope a sorti un album remarquable, Public Image Limited et John Lydon reviennent début juin avec un mélange savant de dub et de rock qui ont une possible portée générationnelle. Il est possible que la fusion du dub, des rythmes world et du punk aient encore quelques belles idées en réserve. Human Dont Be Angry, le nouveau projet de Malcolm Middleton, le retour de Go Kart Mozart de Lawrence (ex-Felt), la sortie d'un nouveau Bloc Party courant août, les travaux de Damon Albarn (avec ou sans Blur) sont autant de signaux qui annoncent que les conditions d’émergence d’une nouvelle scène sont en place. L’Angleterre n’est pas condamnée à subir les outrages passéistes d’un Pete Doherty ou des frères Gallagher.
L’avenir semble se dessiner, sous influence américaine, dans l’exploitation du melting pot culturel britannique. C’est le sens qu’il faut donner au retour triomphal sur scène des Happy Mondays, à la reformation des Stone Roses ou encore à la résurrection de Cornershop. Le débordement de la pop est en marche et devrait aboutir à un genre métissé et de nouveau connecté aux terrains et engagements sociaux du pays. Les émeutes de l’année dernière vont-elles, comme le laisse entendre le phénomène King Krule, donner naissance à une nouvelle forme d’expression ? L’Angleterre risque de mettre le feu au rock dans les deux années à venir. L’organisation des Jeux Olympiques cristallise ce mouvement et remet la scène en avant.
Par Benjamin Berton