
Il y a quelques temps tournait dans les milieux...alternatifs, une blague immonde. Qu'y a-t-il de pire que le RnB ? Réponse : le RnB français. (rires) Heureusement pour nous, M6, responsable de l'excellent programme (documentaire) PopStars et accessoirement ancienne machine à clips, s'était promis de remédier à cette horrible réalité en nous offrant un candidat télé-réel susceptible de concurrencer les Américains sur leur propre terrain : celui de la musique. A l'issue d'une longue sélection mais d'un niveau plutôt faible, le jury, parmi lequel le producteur historique du NTM, l'estimable Sébastien Farran, et la poudreuse Ophélaï Winter, sortait de son chapeau une candidate enceinte à l'insu de son plein gré, Sheryfa Luna. La très jeune femme se trouvait ainsi investie de la lourde charge : faire du RnB français quelque chose d'aussi percutant, sensuel et professionnel que le RnB international. Sorti quelques mois plus tard, l'album éponyme de Sheryfa Luna n'est pas loin de remplir son contrat.
L'album confirme que le RnB est avant tout affaire de production. La structure qui est derrière Sheryfa Luna assure une mise en musique efficace, dernier cri et qui n'est pas sans rappeler les sons qui habillent ou déshabillent un poids lourd comme Kylie Minogue. "Aime Moi" repose sur un clavier mélancolique, des rythmiques 70s et un système ingénieux de reverb vocal qui en font une chanson réellement attachante. "Fais un pas" raconte l'une des premières soirées en boîte d'une Madonna, vécue comme une épreuve initiatique. Là encore, l'accompagnement musical vient au secours d'une voix qui manque alors de caractère. Les textes sont amusants et investissent le même registre que ceux de Lorie : celui du dépassement de soi et de l'individualisme méritant "si son coeur bat très fort / Elle est prête à faire l'effort / A se dépasser / t'as le feeling / te laisse pas impressionner". L'album prend un relief particulier sur son titre 3, lorsqu'on découvre enfin la vraie signature vocale de Sheryfa Luna, une voix un rien branque mais qui dégage, dans son phrasé parfois maladroit, une capacité à émouvoir qui fait de "Quelque Part" l'un des meilleurs titres du disque (ça tombe, c'est le 1er single). La jeune femme traîne sur les mots, va un peu moins vite que la moyenne des RnBistes et ouvre une direction inattendue : celle d'un teen RnB au tempo ralenti, romantique en diable et terriblement... français. "Il avait les mots" (single n°2) raconte la belle histoire d'une toute jeune fille qui se fait blouser par un homme marié, avec un panache qui repose du punch fatigant des Nadyîa et autres croqueuse de Diam's. On recommence à s'amuser avec l'ultrafragile et acoustique "Des Choses Qui Ne Se Disent Pas" sur l'amour père-fille, le beau "On Ressent" ("lorsque j'aime je me donne entièrement /... / parfois je dois être un peu collante / ne me fais pas culpabiliser / depuis que t'as pé-cho /../ t'es en train de prendre ton pied / rien que d'y penser, j'suis dégouttée / la roue tourne / Je ne vais pas éternellement galérer", du grand art) ou le dramatique "Au Revoir". L'extrême banalité des textes, leur réalisme et leur simplicité deviennent la principale qualité d'une collection de chansons qui, en ne cherchant pas à poser à l'universel y parvient presque.
Si l'ensemble reste globalement décevant, Sheryfa Luna mérite, sur ses qualités, de prolonger le rêve en autonomie, sur un deuxième album, qu'on espère plus rustique et dépouillé encore.