
Vingt-quatrième album de Prince, Planet Earth a surtout fait parler de lui pour avoir court-circuité en Angleterre les distributeurs du pays au point que les principales franchises (Virgin, Tower Records) ont décidé de ne pas le mettre en rayon. L'homme pourpre avait, en effet, choisi pour marquer une nouvelle fois ses velléités d'indépendance vis-à-vis de l'industrie du disque (rappelez-vous la période où il se faisait appeler Slave, tatouage sur la joue en appui) d'offrir son nouvel album gratuitement avec l'édition du Mail on Sunday. Gratuit, Planet Earth n'en est pas pour autant un album au rabais mais un disque surprenant et qui offre quelques bons moments entre guimauve chic et réminiscences des années Purple Rain. Pour ceux qui en ont assez d'entendre sa majesté enchaîner les titres sucrés et salaces, il faudra néanmoins se détourner de quelques balades sublimement chantées en voix de tête ("All the Midnights in the World", "Somewhere Here on Earth", ou le mièvre "Future Baby Mama"), globalement sans surprise, pour s'intéresser ici aux titres qui font mouche. Entre le single "Planet Earth", au message oecuménique, puissant comme du Michael Jackson de la belle époque, tendu musicalement sur ses guitares entre le psychédélisme des années Love et la dégoulinade électrique des années 80, le sensuel "Mr Goodnight", le très funky et afro "Chelsea Rodgers", qui nous projette avec ses cuivres et ses références Black soul dans un... enterrement à Harlem ou une chorale gospel, ou encore "Lion of Judah", il y a de quoi sustenter n'importe quel fan blasé. Les morceaux de bravoure de ce nouvel opus ne manquent pas et on doit bien sûr mettre en avant le premier single monstrueux tiré de cette Planète Terre, le bien nommé "Guitar Mastered". En 3 minutes et 30 secondes, Prince, partant d'un riff indie qui rappelle le meilleur de... Placebo envoie une sauce électrique glam rock imparable qui rappelle que cet homme peut s'affranchir à tout moment de son registre de prédilection pour explorer n'importe quel territoire. Si les sceptiques diront qu'il a déjà fait ça et que Guitar s'inspire assez nettement de la mélodie de "Girls and Boys", entendre le chanteur s'acharner sur ses guitares de cette façon et se prendre au chant pour une synthèse de Jagger et de Bowie est tout à fait réjouissant. Quand en plus, il fait la leçon aux jeunes, on ne peut que suivre : "I try to warn you / It's hard to be a star / Especially when you're driving someone's else's car." Dans les dents.
Côté paroles, on retiendra quelques jolies formules disséminées ça et là comme ce "it's been so long, i've been somebody" sur "Somewhere Here on Earth", justement, ode à un dieu sensuel chantée à la façon de... Christophe Willem. Sur "Mr Goodnight", impossible d'échapper à une reprise un peu fatigante, façon Sexy Motherf***, du rôle de super-amant glitter, sur fond de déplacement en jet et de mégasex baroque. "All over the world they call me Prince, you can call me Mr Goodnight", chante-t-il à sa moitié lascive. Planet Earth est caractérisé par une recherche (réussie) de la mélodie tape à l'oeil, du groove imparable, par un retour des guitares et une volonté affichée de produire des hits. Prince ne s'embarrasse, à de rares exceptions près, pas de faire avancer l'art musical. On peut trouver que l'artiste est en roue libre, tapant à droite ,à gauche dans sa propre histoire sonore (qui est aussi une histoire presque complète de la musique populaire de ces 30 dernières années), incapable d'inventer quoi que ce soit, mais il faut admettre qu'il est impossible de résister à sa musique et qu'elle s'écoute presque à regret comme la meilleure came aphrodisiaque du marché. Prince crée et recrée du désir, lit et relit chacune de ses belles années sur un album qui sonne tantôt comme un hommage inspiré à son propre génie, tantôt comme une oeuvre caricature. Sur "Lion of Judah", encore, et selon qu'on aime ou qu'on n'aime pas, on sera content ou offusqué de retrouver la ligne mélodique de "Money Don't Matter Tonight", en une variation librement foirée et de prendre ça pour un clin d'oeil ou une autocitation ridicule. C'est toute la difficulté désormais pour le kid de Minneapolis : devenu l'une des plus belles pièces du patrimoine musical mondial, il risque de n'être plus jamais écouté que comme une vieille chose, à l'image de l'un de ses héros Sly, de Sly And The Family Stone, qui fait le tour de la Planet Earth pour des concerts apparition de 20 minutes, comme une curiosité jurassique.
Prince - Planet Earth (Columbia, juillet 2007)