
, le nouvel album de Joey Starr, est assez remarquable : on y trouve des beats bien lourds et crépitants à l'américaine, du gros son brutal et des mots qui crachent et tâchent, engagés et pleins de charme fielleux, un sens politique, de la subversion mal contrôlée et des outrances morales et sexuelles totalement irresponsables. A l'échelle du rap français, et avec ses maladresses habituelles (des vannes idiotes, des textes branques, des rimes de comptoir, des beats parfois mal agencés, le titre rnb de rigueur maintenant qui dégouline et des cris de "crew" trop présents), Joey Starr constitue toujours un échelon indépassable de l'engagement physique, vocal et, disons sans y faire trop grave, viscéral. Mais voilà : plus grand monde n'a peur de Joey Starr aujourd'hui.
Les jeunes le trouvent certainement trop vieux et les vieux... bah... les vieux ont vieilli comme lui et ont perdu l'envie de se balader la raie à l'air et de chier sur tout ce qui bouge. Joey Starr lui-même (facile à dire pour un type qui faisait encore hier les 400 coups) n'expose plus la même image ou le même lui : l'album s'engage sur un rythme infernal et puis retombe sur Oxmo Puccino (le chaînon pop intello du rap français), sur Besancenot et sur Nicoletta. Le jaguar pétaradant du départ se révèle plus complexe, plus fin et plus subtil que ce que son image publique laisse attendre de lui. Dans le jeu de dupes qui l'oppose indirectement à son comparse Kool Shen, tout le monde a longtemps cru que Joey Starr était l'animal, la bête, sortie de sa cage et affamée pour et par la scène, tandis que Kool Shen incarnait la tempérance, la raison (hum, hum) et le côté clair de la force. Sans que le renversement soit total, les deux faces de NTM ne sont sûrement pas noires et blanches. Kool Shen et Joey Starr solo "partagent le même délire", entre réflexions plus ou moins affûtées sur l'air du temps, uppercuts dans la machoîre, coups portés et bisous sur le front. Ces deux-là sont de plus en plus faits de la même (et pure) farine rap.
Il fut un temps où la simple mention de Joey Starr faisait frémir d'effroi les petites minettes du XVIème, les mamies du VIème et les cols blancs de tout le pays. Aujourd'hui, Joey Starr s'écoute moins et ne fait plus trembler personne. Et pourquoi ça ?
01. Parce qu'il fait l'acteur dans des films d'auteur
On n'a pas trop aimé Joey dans l'ode à la police de Maïwenn, sa compagne de l'époque, pas parce qu'il jouait mal, au contraire, mais parce que pour notre ancien héros retors le contre-emploi est radical. Le film présente TOUS les flics comme des types dévoués, humains, le coeur sur la main, engagés 24h/24 pour leur combat, presque des surhommes à l'américaine malgré le caractère documentaire du film. Mouais. Pour le reste, le Joey Starr acteur nous paraît toujours petit par rapport à la bête de scène qu'on a aperçue à quelques reprises ces vingt dernières années. Evidemment, il s'agit d'un jugement subjectif mais on n'a pas franchement envie de voir sa gueule à l'écran si cela doit le détourner du chant, ce qui ne semble pas être le cas. En flic, Joey Starr affiche néanmoins une belle crédibilité. Il ne faut pas oublier qu'il n'est pas un bizut en la matière puisque sa première apparition à l'écran date de 1990 dans un film appelé Le Lyonnais. Depuis, il a fait pas mal d'apparitions (La Tour Montparnasse Infernale, son meilleur rôle avec Rrrrrr!!!! la comédie préhistorique d'Alain Chabat ?) et surtout décroché une nomination aux Césars pour son rôle en 2009 dans Le Bal des Actrices. C'est véritablement ce nanar (selon nous toujours) qui lui a donné sa crédibilité d'acteur indépendant et arty. De là à voir Joey Starr devenir la nouvelle coqueluche du milieu, fréquenter les expos, faire le mannequin (il l'a fait !) et se mettre à peindre à mains nues, on n'en est pas encore là.
02. Parce qu'il est de plus en plus drôle et intelligent
Oh bon sang, cela fait bien 15 ans qu'on nous rabache ça mais oui... Joey parle et ne fait pas qu'éclater des singes à mains nues à la télé, de fracasser des hôtesses et des macros dans la rue. En promotion pour ses films de grosses têtes, Joey Starr est clairement assagi, presque endormi souvent, gros nounours aux lèvres lippues reposant comme des bouées sur la bouche, l'oeil attentif mais pas trop. Ses répliques sont justes, il sourit, il semble entre gens de connaissance, entregent, entrejambes d'hier. L'homme est élégant, comme s'il avait au fil du temps changé de statut. On ne parlera pas de rentrer dans le rang, ce qui serait un bon moyen de se prendre un pain dans la gueule ou de "travail sur soi", de "progrès en matière de communication". Est-ce la répétition de l'exercice ? L'expérience ? L'évidence désormais de faire partie des "célébrités", de la société du spectacle. A l'écran, Joey Starr est drôle, intelligent. Il n'incarne plus l'outsider, l'étranger, il n'incarne plus le freak, le pitt bull. Il incarne la star, juste un peu exotique, juste un peu imprévisible. L'artiste. Beurk. Sur son nouvel album, son humour va de la gaudriole un peu vulgos de certains morceaux beuglés avec son posse à des vrais moments d'écriture très second degré, comme sur le formidable "On Te Voit". Le parti pris est de jouer sur un éloge en creux de Sarkozy, très bien trouvé et qui malheureusement est renversé en cours de titres. Lorsqu'il loue les talents de manière ironique du petit homme, on sent réellement l'intelligence et la clairvoyance du bonhomme.
03. Parce qu'il chante avec Nicoletta
On n'ira pas à dire que ce titre nous a fait de la peine car il marque la liberté de Joey Starr par rapport à sa feuille de route. A côté du "Métèque" de l'album précédent (énormissime), ce duo avec Nicoletta déçoit clairement et renvoie à d'autres références, variétoches, un brin bluesy. Cette collaboration est sûrement louable, intéressante, patrimonialement historique mais bof...on aurait préféré qu'il choisisse Nicole Croisille. Avec Nicoletta, outre la voix rauque et la consommation de cigarettes, le rapprochement est vite fait par le pathos. Nicole Grisoni a elle aussi connu puissance 1000 les affres d'une enfance à la rude. Là où Joey Starr a souffert de la présence d'un père violent, la chanteuse est issue d'un drame originel lourd à porter : son père a tout simplement violé sa mère déficiente mentale lors d'une fête de village. "Mamy Blue", son titre le plus célèbre, évoque cette histoire en creux dans sa version anglaise qui a été chantée notamment par Horace Andy, l'immense chanteur jamaïquain. Le passage de Joey Starr sur le coup n'est donc pas déshonorant même si le résultat n'est pas décisif.
04. Parce qu'il incarne la branche old school du rap français
On peut dire la même chose de Kool Shen et de NTM. Joey Starr incarne désormais un pan old school du rap français qui prend encore pour objet la société française "dans sa complexité". Les héritiers de NTM, à force de jouer aux bad boys et aux gangstas, ont mis une distance entre eux et le monde qu'ils vivent, en se prenant pour des caïds ou des américains. Ils ont décentré leur parole pour chanter d'un au-delà du fantasme que les NTM historiques n'ont jamais habité très longtemps. A l'écoute d'Egomaniac, on est frappé par la force des titres qui parlent du pays "réel", de Sarkozy, de la vie telle que les Français moyens peuvent encore la vivre. Alors, bien sûr, Joey Starr parle beaucoup depuis la prison (il s'en défend), depuis un itinéraire tout de même marginal, mais on ne peut pas s'empêcher, par contraste avec ses contemporains américanisés décérébrés NRJisés, de trouver que le Jaguar a tout au long de cet essai les pieds sur terre. Joey Starr agit contre le formatage, assume maintenant ses addictions et semble incontrôlable socialement alors que les collègues rap surjouent la bad attitude à la façon d'un Booba qui prend du muscle sur chaque disque. Joey Starr s'impose aussi de plus en plus comme un homme de tribu avec son crew qui intervient à tort et à travers sur le disque (souvent pour le meilleur) et qui soutient son entreprise. Son rap est un rap communautaire, un rap d'équipe à l'instar du rap dominant qui veut imposer des "figures" marketing fortes.
05. Parce qu'il met un gosse en couverture
Contrairement à ce qu'on avait cru, le gamin sur la pochette n'est pas Didier Morville aka Joey Starr. C'est le gamin d'un ami selon les déclarations du chanteur durant l'émission On N'est Pas couchés ou une photo de son fils (d'après d'autres sources ou rumeurs), version qui cadre moins bien avec le caractère secret du personnage et protecteur de sa vie privée. On aurait aimé croire à l'autoportrait mais cela ne cadrait pas avec le personnage : Joey Starr célébrant sa propre enfance... Ici (et même si on est persuadé qu'il s'agit d'un "pur choix artistique"), la couverture fait mouche et ne trompe pas. Un gamin, dans un livre, un film, un disque (?), c'est des dizaines de milliers de consommateurs potentiels qui trouvent ça... chouette. Pas très gangsta, docile, facile. Le gamin a une bonne bouille multiculturelle de produit Benetton, métis, la beauté, la bouille, la boule : le rap est un monde de références enfantines, de rêves (américains, de cinéma,...) et Joey Starr ne vise rien moins qu'à la source du rap. C'est un vieux routier qui est revenu de toutes les guerillas (perdues). Avec ce gamin en couv, c'est une virginité faciale et morale qui tombe direct. Avec cette couverture et un titre comme "Mon rôle" chanté avec Oxmo Puccino, Joey Starr affirme son identité et confirme qu'il n'est pas dupe du rôle qu'on lui a fait tenir. Son album est, sans que cela se traduise par un changement radical sur le plan musical, une formidable affirmation de liberté et d'indépendance. C'est réellement le sentiment qui se dégage de la plupart des morceaux.
Maintenant qu'on n'a plus peur de lui, on peut enfin écouter Joey Starr pour de BONNES RAISONS et trouver cet album impeccable. C'est ça qui est bien. Sans complaisance. Monsieur Joey Starr.
Voir aussi - notre interview avec NTM - notre sélection de rappeurs-acteurs- Le hip-hop français, hors-capitale