Pop fiction

04/01/2010 - 10h33
Pop fiction
En dévoilant, il y a quelques mois, son meilleur titre, l'impressionnant et intime "France Culture", La Reproduction d'Arnaud Fleurent-Didier avait soulevé des espérances à la hauteur desquelles l'album ne parvient pas toujours à se hisser : faire faire un saut quantique à la chanson française, tout simplement. Il n'en reste pas moins une tentative inaboutie et pourtant majestueuse dans ses intentions de faire évoluer, sans lorgner vers la pop anglaise, un genre qui, dans un périmètre restreint, fait le grand écart depuis trente ans.

Si marque à ce point les esprits, malgré quelques mouvements pompiers désagréables et des affèteries horripilantes, c'est parce qu'Arnaud Fleurent-Didier a choisi d'escalader la montagne pop par sa face la plus escarpée.

Prenez la chanson française, ce monument étrange et écartelé entre merde de salon bourgeois et authenticité des sentiments. Exacerbez-en les caractères les plus saillants : s'épancher, égrener des banalités universelles, parler de soi, de sa famille, de ses amours, s'auto-analyser. Orchestrez le tout en fusionnant le lyrisme des grands compositeurs des années 60 et 70 (Michel Legrand, Georges Delerue) et le minimalisme des années Dominique A/Vincent Delerm. Ajoutez une couleur psychédélique à la Polnareff, un poil de jazz à la Jonasz ("Je vais au cinéma"), l'élégance des premiers Katerine et vous aurez peut-être une petite idée de ce à quoi ressemble le troisième album d'Arnaud Fleurent Didier.

 

Prendre ici les chansons dans l'ordre serait vraisemblablement une erreur, même si en matière de pop, il est difficile de faire autrement. La Reproduction est un grand mouvement orchestral et virtuose tourné vers l'étude de la mémoire familiale. Les 11 titres de l'album constituent une sorte de comédie musicale à une (petite) voix, avec ses thèmes, ses reprises, ses refrains et ses obsessions, ses bons moments et ses repoussoirs. L'artiste, arrangeur, compositeur en est le seul et unique sujet dans une tentative plutôt réussie d'adapter les codes de l'autofiction au genre variétoche. Là où Delerm et Bénabar font sourire en rejouant des scénettes d'Un Gars, Une Fille, Fleurent Didier lorgne du côté de Modiano ou d'Angot et expose une tragédie intime à partir de rien. La limite est ici souvent ténue entre l'anecdotique et le ridicule (le misérable "Risotto aux Courgettes" et son orchestration magistrale), entre le juste (le splendide "Reproductions") et le négligeable.

Arnaud Fleurent-Didier, dont on avait pu apprécier les qualités de conteur sur son précédent album, explore titre après titre les ressorts de sa vie personnelle. Il parle de ses rencontres, de son éducation, de sa famille. Il fait un tout avec un rien et réussit la plupart du temps à émouvoir en montant sa voix fragile sur des nappes de piano à coulisse. Les meilleures séquences de l'album sont celles qui tournent au ralenti et jouent la carte du dénuement : Fleurent-Didier s'y présente comme s'il allait se briser en mille morceaux, tombe amoureux, respire une fille dans la rue, découvre que le couple n'est pas grand-chose (l'immense "Ne sois pas trop exigeant"). "Je ne m'habitue pas aux choses qui finissent / tu pourrais peut-être te reproduire... si tu n'es pas trop exigeant". On touche parfois au splendide et au génie poétique. Lorsque Fleurent-Didier s'adresse à son père en grattant deux cordes de guitare ("Si on ne se dit pas tout"), on se dit qu'on n'a pas fait le déplacement pour rien, tant on sent la sincérité et la connivence. AFD et nous ne faisons qu'un. La Reproduction insiste sur les transitions générationnelles, sur le temps qui passe et la reproductibilité des comportements au travers des âges. A côté de ces grandes et belles séquences intimistes et pour les faire exister, le mouvement s'emballe dans des exaltations qui sont si dérangeantes et vintage qu'elles sonnent parfois toc et outrées. "L'origine du monde" est tellement proche des codes de la nouvelle chanson française qu'on ne peut s'empêcher d'en sourire. On a beau faire tous les efforts du monde, impossible de prendre au sérieux une chanson qui démarre par "ça sent la terre, ça sent les feuilles, (..), la crevette, le lait, le vin chaud... ". "Mémé 68" est si baroque qu'on s'y perd autant qu'on s'y enivre. "My Space Oddity" est saturé de clichés, comme si le chanteur avait besoin d'en faire des tonnes pour plonger en eaux profondes.

 

A l'arrivée, La Reproduction surprend plus qu'il ne bouleverse. L'album a le mérite de nous plonger au coeur de nos contradictions vis-à-vis de la chanson française. On en sort troublé au plus haut point, à demi-conquis, à demi-dégoûté, comme si le mélange qu'il nous présentait était à la fois trop riche et trop sucré pour nous, trop guimauve, daté et en même temps délectable et euphorisant. Une aventure à part pour le premier OVNI sonore de 2010.

 

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