
- Lire notre interview avec Hecuba
Avouons-le, on pensait avoir tout vu en matière de croisements étranges, de disques mutants, de groupes bizarres (et forcément cultes, rappelez-vous !), d'expériences inouïes et de coup de génie. Il faut dire qu'en la matière, les années 2000 sont plutôt prolixes : du néo-disco krautrock à la post-electronica en passant par l'electro-rock, le punk funk psychédélique, les edits et le mash-up, les bandes-sons afro-psychédéliques et les mix d'horror disco pour zombies dansants, sans oublier les trésors exhumés de la music library, bref, la création musicale recycle tous azimuts en ce début de troisième millénaire, accouchant de créations toujours plus passionnantes et lettrées (et ce, quoiqu'en disent les maisons de disques toujours à la traîne !) Pourtant, cela ne nous a pas empêché de tituber, comme frappé par la foudre, à l'écoute de , premier album du duo angeleno Hecuba.
Formé d'Isabelle Albuquerque et de Jon Beasley, Hecuba est un étrange hybride croisant dans les eaux peu fréquentées de tous ceux qui tentèrent l'union difficile de l'avant-garde, de la pop, de l'art vocal et du disco. Parmi leurs principales sources d'inspiration, ceux-ci citent Steve Reich, Michael Jackson et Walt Disney (!) Ils pourraient également revendiquer le compagnonnage de grands outsiders comme Arthur Russel, l'histrion maudit du mutant-disco new yorkais des années 70, de l'electro branque de Suicide ou de la muse avant-pop Yoko Ono, qu'Isabelle et Jon reconnaissent apprécier, et dont les vocalises sont proches en effet, de l'expression vocale du duo. Plus proche de nous, on ne peut s'empêcher de penser à une version minimaliste des productions du label encore confidentiel Italians Do It Better : Nite Jewell ou Glass Candy. Globalement, la musique d'Hecuba se passe pourtant d'étiquette. Porté par les voix mixtes de ses créateurs, le duo s'exprime dans une forme totalement originale, maniant le chaud et le froid, l'émotion et la distance, l'ancien et le nouveau, la danse et l'immobilité, tout et son contraire en somme ! Et pourtant, l'ensemble fonctionne parfaitement, même dans ses moments de tensions les plus déstabilisants, quand le duo navigue entre silence et rythme, entre répétition et à-coup.
Le plus étonnant sur Paradise c'est que l'album s'aborde à la manière d'un disque expérimental et finit par s'imposer comme une oeuvre à l'évidence pop. Le parfait exemple de cette équation peu banale s'incarne dans le single "Suffering" dont la superbe vidéo est à elle seule un manifeste de l'univers raffiné et extrêmement référencé d'Hecuba. Mini-hymne gospel minimal, "Suffering" fait penser au "Jukebox Baby" d'Alan Vega, pour son hommage aux racines du rock plongées dans l'electro et ses clins d'oeil au cinéma underground de Kenneth Anger, le réalisateur de Scorpio Rising. Choral rock du troisième type, "Suffering" est aussi enthousiaste et fervent qu'il est ambigu. Le titre pourtant illustre très bien l'art d'Hecuba : de lentes montées vers la danse ("Even So" dont le remix par les New Yorkais de Gang Gang Dance s'impose comme le parfait complément de l'original, ou encore "La Musica", un track discoïde pour danse statique), des pop song abandonnées ("Extra Connection", "The Magic"), des symphonies de poche ("Miles Away") et même un opera pop minimaliste ("Paradise"), qui tous ensemble, expriment l'intérêt du duo pour l'union du texte et du son, héritage d'un passé théâtral et cinématographique que le duo explique dans l'entretien qu'il a bien voulu nous accorder.
Pour le reste, difficile de savoir si la découverte d'Hecuba dans nos contrées aura l'impact que nous lui souhaitons, mais il est fortement conseillé aux plus curieux d'entre vous de jeter une oreille attentive sur ce petit chef-d'oeuvre en devenir.
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