Oxmo Puccino : "Les grands discours engagés, c’est fatigant" Entretien

11/09/2012 - 14h05
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De retour avec Roi sans carrosse, un sixième album mêlant rap, chanson française et vibes brésiliennes, Oxmo Puccino livre à Fluctuat ses réflexions sur l’engagement dans l’art et l’importance de la culture française, et relate ses efforts pour devenir chanteur.

Au mépris des modes contemporaines, Oxmo Puccino s’est sérieusement mis au chant et la bossa nova, après une parenthèse jazz : décidément, le rappeur de 38 ans ne fait jamais rien comme les autres. Et ça ne s’arrange pas en vieillissant. Ses récents changements de cap par rapport à la doxa hip hop laissent forcément quelques fans historiques sur le carreau, mais c’est sans doute dans son goût du risque prononcé que réside le secret de longévité de celui qui s'apprête à sortir son sixième album studio, Roi sans carrosse, le 17 septembre. Que s’est-il passé de Booba à la bossa ? Sur un radieux balcon parisien, autour d’un petit café-spliff matinal, le "Black Jacques Brel" revient longuement pour Fluctuat sur son parcours, nous explique pourquoi il est plus Brassens que Ferrat, patrimoine français que plagiat américain, poète que suiveur. Rencontre avec un homme libre.


Fluctuat : Dans ton dernier album, tu parles d’un "roi sans carrosse" qui "n’attend pas qu’on le considère". Tu te reconnais dans cette définition ?

Oxmo Puccino : Non, car j’ai arrêté d’attendre la considération au 2e album. Depuis, je me considère comme un artiste, complètement. Avant de m’en rendre compte, j’étais déjà dans une démarche d’expression libre, sans avoir de comptes à rendre. Je ne parle pas de moi dans la chanson. Ça peut être un proche, que vous ne considérez pas assez, ça peut être un serveur ou un balayeur qui a beaucoup plus d’expérience ou de métier ou d’enfants à élever que vous, dont dépendent plus de vies. C’est juste un appel à quelque chose qui devrait être normal : traiter son prochain avec respect et considération, quel que soit son statut social ou son apparence.

Tu as reçu une Victoire de la Musique en 2010. Ce type de reconnaissance, ça te touche ?

J’étais content. Après toute ces années à faire de la musique sans chercher à convaincre quiconque, obtenir une reconnaissance, je prend. Mais je ne suis pas quelqu’un de très matérialiste, c’est plus la symbolique qui m’importe.

La Victoire t’as permis de toucher un public en dehors du milieu hip hop, non ?

Sortir du milieu hip hop, ça suppose des frontières, des cloisons. Je n’ai pas l’impression d’avoir trahi qui que ce soit. Je ne me défends de rien du tout.


"Les fans sont des amis que je n’ai pas encore rencontrés"



Ton public a-t-il changé depuis ton concept album jazz-rap Lipopette Bar et ton virage vers la chanson sur L’Arme de Paix (que tu radicalise sur ce nouvel album) ?

C’est très compliqué de définir son public. Le public n’a pas de photographie. Le public est là, à telle heure. Il dépend du festival dans lequel je joue avec d’autres artistes, ça peut être des gens qui passent alors qu’ils sont venus voir un groupe de rock.

Il y a quand même beaucoup de gens qui achètent tes albums (le dernier a été disque d’Or), qui viennent te voir, toi Oxmo Puccino…

Ça c’est les fans, c’est différent du public. Pour la plupart, les fans sont des amis que je n’ai pas encore rencontrés. Je ne les classe pas dans le public. Mais vu que je suis là depuis un certain temps, le public ne peut que s’élargir. Il y a des concerts que je faisais devant des personnes de presque 60 ans, à l’époque de mon troisième album : il fallait que j’aille les chercher par le col, sans gêne. Il fallait être sûr de qui t’es.


Sur ton dernier album, tu chantes sur une chanson entière. Tu y pensais depuis longtemps ?

J’y pense depuis mon premier album, sur lequel je chantais déjà un peu. A l’époque, je n’avais pas de notion de musicalité, de mélodie, mais j’ai commencé à composer tout de suite. J’avais un sampleur en même temps que mes premières rimes (un F950 que mon frère m’avait offert) et une basse. Pendant toutes ces années j’ai amassé beaucoup d’idées, de compositions (j’ai composé une grande partie de la mixtape La dernière chance en 2000). Aujourd’hui, c’est comme si j’avais un compte à régler avec ces idées pour lesquelles je n’avais pas eu les moyens de m’exprimer. Quand je suis passé à la guitare de façon active, j’ai franchi un cap. C’est ce qui m’a toujours manqué depuis ce premier refrain ("Demain, peut être" sur le deuxième album L’amour est mort), chanté de manière maladroite. Après m’être fait railler et avoir compris mes erreurs, j’ai pris des cours de chant avant le troisième LP, Cactus de Sibérie. Avec la guitare, j’ai pu atteindre une justesse nouvelle et attaquer des choses techniquement plus difficiles qu’une chansonnette, à savoir réadapter des standards de bossa nova. C’est pour moi une manière de colorier une facette qui me manquait. Mais je ne me vois pas faire un album entièrement chanté. Je prendrais moins de plaisir que dans le rap.


"Avec le temps, je me dis qu’il y a des choses que j’ai faites trop tôt"



"Parfois la liberté passe par un long chemin", chantes-tu sur le morceau "Parfois" : cette liberté, quand penses-tu l’avoir trouvée ?

Quand j’ai compris que la liberté n’existait pas. C’est une invention humaine, comme le temps. Pour moi, chaque humain naît avec une raison d’être, une utilité au monde. Ce n’est pas une contrainte, mais quelque chose que tu dois faire sous peine d’être en disharmonie avec le monde, avec toi-même. J’ai trouvé cette raison d’être il y a longtemps. J’ai toujours essayé de ne pas aller contre mon instinct. Peu importe le prix. Le malheur de beaucoup de gens, c’est qu’ils ne font pas ce pour quoi ils sont faits.

As-tu déjà douté de ta musique en elle-même, au moment de l’échec commercial de L’amour est mort par exemple  ?

Non, par contre j’ai douté de mon adéquation avec ceux qui étaient aptes à écouter ma proposition. Avec le temps, je me dis qu’il y a des choses que j’ai faites trop tôt.

Tu penses à quoi ?

Quand j’ai chanté sur "Demain peut-être". Quand j’ai sorti l’album Lipopette bar. Aujourd’hui tout le monde monte sur scène avec des musiciens, c’est la mode. A l’époque, c’était des pierres que tu pouvais prendre. J’ai raconté des histoires, je suis parti dans le rap sentimental, j’ai parlé de femmes, tout de suite, de manière sincère. C’est des choses qui ne se faisaient pas. C’était critiquable, par rapport aux codes installés.


"S’il n’y avait pas Booba on se ferait bien chier"



"Pucc Fiction", qui date de 1997, est une chanson intéressante car tu rappes avec Booba. Comme lui, tu as su durer depuis cette époque, mais dans une voie différente de la sienne. Comment considères tu son parcours ?

Le parcours de Booba est exemplaire. Il gère ses affaires, il s’autoproduit, il assume, il a une image travaillée. Il a rempli Bercy. C’est admirable, malgré tous les lyrics qu’on peut lui reprocher – je ne les lui reproche pas du tout car ça fait partie du personnage. S’il n’y avait pas Booba on se ferait bien chier. On n’aurait rien à dire. Avec tout le monde qui le copie, le niveau moyen du rap français serait assez faible.

Booba s’inspire du rap US, toi pas du tout : tu vas vers le patrimoine français.

C’est mon truc. C’est ma vie. C’est mon histoire, celle que tu n’apprend pas à l’école, qui est racontée par les poètes. Je trouve qu’il y a assez d’énergie ici en France, pour toucher le monde entier : la musique, la cuisine, la culture française…Pourquoi laisser les touristes profiter de tout ça, alors que nous en connaissons tous les secrets ? Je profite de ce manque de discernement. Je ne crois pas aux frontières, j’ai une vision plus globale du monde mais quand tu vas dans un autre pays, par exemple dans mon pays d’origine, le Mali, tu es identifié comme français. Quand tu voyage en France, tu es identifié comme Parisien. Et à Paris, tu es identifié à un arrondissement. Donc c’est quelque chose de très fort. Je n’ai rien à envier aux américains. Lorsque j’ai commencé à sampler, j’ai compris que la France avait eu un rôle très important dans l’histoire du jazz. Des artistes comme Boris Vian, mais aussi des inspirations que les américains sont allés puiser dans les disques d’Aznavour, de Dalida. J’ai commencé à me dire qu’il y avait des économies de billets d’avion à faire ! Chercher à copier les américains, ça n’a pas de sens. On arrivera jamais à les égaler sur leur propre terrain, donc faisons comme les anglais. Ils ont leur son, on a le notre : Phoenix, Justice, des groupes pas forcément très connus en France qui cartonnent à l’étranger comme Gotan Project ou dOP.

Par contre, comme Booba d’ailleurs, j’ai l’impression que tu n’as pas envie de commenter l’actualité dans ta musique. Vous avez tous les deux un personnage, un univers propre, vous racontez des histoires, mais vous n’êtes pas dans ce que certaines personnes attendent du hip hop, c’est-à-dire être "le CNN de la rue", pour reprendre l’expression de Public Enemy.

Ecoute, à l’époque où on relatait les faits, on ne nous croyait pas. On nous prenait plutôt pour des causeurs de troubles que pour des avertisseurs. Des années après, après avoir vécu les conséquences de ce dont on parlait, les gens se sont  rendu compte que la situation n’avait pas vraiment changé et qu’en fait on informait. Mais malgré tout, il y a eu une évolution. Les choses s’améliorent un petit peu, il faut dire ce qui est. La violence augmente, ok, mais aujourd’hui par exemple tu peux gagner ta vie avec internet. Il faut vivre dans son temps. 

Mais l’actualité politique, Sarkozy, Hollande, etc, tu n’as jamais eu envie d’en parler ?

Pour moi ce sont des acteurs. Des personnages de télévision. A partir du moment où je n’étais pas sur les lieux, je dois m’en tenir à une certaine réserve.

L’artiste ne doit pas être engagé ?

Il y a une définition que j’aime bien : l’art, c’est le savoir-faire élevé au point de vous révéler la beauté de la nature. Voilà, nous sommes des traducteurs. Il y a des journalistes, et tout ce qu’il faut pour vous informer. Laissez-nous tranquille. Laissez-nous rendre le monde plus beau. Et si on informe à travers quelque chose de divertissant, c’est toujours bon à prendre. Par exemple, prenons mon deuxième album L’Amour est mort. Aujourd’hui, on en est où sur la position de la femme, le couple, la famille, l’éducation, la transmission, les valeurs, Internet ? On en est où sur l’amour en 2012 ? C’était juste une vision que j’avais.

Pour résumer, si tu avais une figure tutélaire en chanson française, tu serais plutôt Georges Brassens que Jean Ferrat, c’est ça ?

L’exemple est parfait. Je suis plus dans le concret, dans la proximité, je suis assis à côté de toi, tu vois, je chante l’instant. Les grands discours engagés, c’est fatigant. Même à travers le chaos, on aspire tous à une certaine sérénité. Je préfère par exemple parler de la paternité, sur une chanson comme "Daddy Blues". Je suis père, j’ai une fille de quatre ans et je trouve que la position du père est différente d’il y a cinq ans ou dix ans, car celle de la mère a changé dans la société. L’importance de la maternité est toujours là, mais tout ça ne se fait pas sans père.


Propos recueillis par Eric Vernay

Par Eric Vernay
COMMENTAIRES
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Le "black Jaques Brel" ? pourquoi un anglicisme pour parler de chanson française (même si Brel était belge) ?
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Anonyme | le 13/09/2012 à 18h32 | Signaler un abus
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Sympa cette interview, Oxmo fidèle à lui-même, on ne s'en lasse pas. Posé et réfléchi, on manque d'artistes comme lui. Sinon une petite relecture pour corriger toutes ces fautes serait la bienvenue...
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Anonyme | le 14/09/2012 à 10h41 | Signaler un abus
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