
Deezer dans l'impasse, Spotify qui dégrade son offre gratuite. Et si le streaming gratuit n'était qu'une parenthèse dans l'histoire chaotique de la diffusion de musique numérique qui favoriserait un retour de la bonne vieille méthode du downloading ?
L'émergence des sites d'écoute en ligne
Alors que l'HADOPI vient de gratifier 17 plateformes musicales en ligne de son label "PUR", que reste-t-il de l'offre légale de musique en streaming ? Le futurisme est décidément une science assez peu exacte. Souvenez-vous, au milieu de la dernière décennie, la théorie "Music like water" voguait sur les réseaux. Formulée en 2005 par le cyber-gourou Gerd Leonard sur son blog MusicFuturist.com et relayée par un certain David Bowie, elle prédisait que la musique serait bientôt aussi disponible et abondante que l'eau du robinet. Bien vu : progressivement, l'amélioration des technologies de streaming laissait penser que la copie ou le téléchargement tendraient à disparaître, au profit d'une ubiquité totale de la musique numérisée. Adieu vinyles, cassettes, CD's et lois rétrogrades. Bientôt, en effet, des plateformes en ligne allaient rendre la musique accessible à n'importe qui, de n'importe où. Dans un premier temps, la création de Deezer en 2007, puis de Spotify en 2008, sont venues confirmer cette prévision. Techniquement, on n'avait désormais plus besoin d'apporter son flight-case, ses CD's, ni même son iPod ou sa clé USB, pour faire écouter ses morceaux cultes à ses potes en soirée. Mieux encore : alors que les pionniers de type Napster avaient subi les foudres de l'industrie musicale, ces nouvelles marques agissaient en toute légalité. Pour ça, elles dealaient directement avec les majors afin d'offrir un accès gratuit à leur catalogue, financé par la publicité, en plus d'offres premium payantes.
Les sites de streaming dans l'impasse
Seulement voilà, malgré des millions d'adeptes du streaming gratuit, ces plateformes ne parviennent toujours pas, aujourd'hui, à équilibrer leurs comptes grâce à la publicité. Et les offres premium n'ont séduit qu'une part infime des utilisateurs. Chez Deezer, le fameux "taux de conversion" ne serait aujourd'hui encore que de 1,2%. Paradoxalement, alors que l'industrie dénonce régulièrement la dévalorisation symbolique de la musique du fait de sa diffusion "gratuite", de grands opérateurs de téléphonie mobile s'allient avec les plateformes de streaming. Orange a notamment pris une participation dans le capital de Deezer, qui pourrait être encore augmentée. Dans la foulée, elle propose des forfaits incluant une offre Deezer premium. Mais là encore, les résultats sont mitigés : seulement un tiers des clients de ces offres Orange mobile utiliseraient réellement le service Deezer premium. Si l'on ajoute à tous ces éléments les récentes décisions de Spotify et Deezer de limiter à 5 heures par mois l'écoute gratuite de leurs titres, il est clair que le streaming n'est pas la panacée qu'on imaginait il y a quelques années. D'autant que Spotify a déjà accepté de limiter en plus à 5 titres l'écoute de musique gratuite, ce qui vaut à Deezer un bras de fer juridique avec Universal qui souhaite le contraindre à s'aligner. Car, à l'inverse, il suffit toujours de taper sur "Google blogs" le nom d'un artiste, suivi de celui d'un album ou d'un morceau, pour trouver n'importe quel titre ou presque. Et ce, en meilleure qualité que sur les plateformes gratuites.
Le cloud computing, nouveau mode de partage et de consommation de musique
Depuis l'explosion des plateformes de type Rapidshare ou Megaupload, toute la musique du monde est désormais stockée sur des serveurs, qui permettent de la télécharger illégalement sans courir le moindre risque. Encore une fois, c'est le plus vieux cyber-gourou vivant au monde, Steve Jobs, qui a su décrypter ces tendances implacables et prendre tout le monde de vitesse. Alors que les nouvelles offres de stockage de fichiers "dans le nuage" d'Amazon et Google sont loin d'être vraiment crédibles aux yeux des spécialistes, celle que vient d'annoncer Apple enfonce encore une fois la barrière des idées reçues. Pour 25 dollars par an, la plateforme iCloud permet bien sûr de stocker tous les morceaux qu'on achète sur l'iTunes Music Store, mais surtout, elle scanne toute la musique de l'utilisateur, y compris celle téléchargée illégalement. Et au lieu de transmettre ces infos à une Haute Autorité susceptible de lui couper sa connexion, iCloud offre automatiquement à son abonné les titres équivalents dans un format de bonne qualité, sans surcoût et sans demander la moindre compensation supplémentaire. Pour les observateurs avisés, il s'agit tout simplement d'une sorte de "licence globale" privée, du nom de la solution alternative proposée depuis des années pour "légaliser" l'accès libre à la musique en ligne.
Maintenant, il y a fort à parier que la nouvelle ligne de front se situera donc entre les puristes du téléchargement illégal et ceux qui opteront pour une offre payante, mais très confortable, pour un prix raisonnable, et que le streaming gratuit n'aura été qu'une parenthèse dans l'histoire mouvementée de la musique numérique.
Par Pascal Bories
Crédits photos : maskedcard
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