Morsay, le Keyser Söze du rap français ? Portrait d'un personnage WTF

30/04/2012 - 18h42
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morsay
Cela fait cinq ans que la famille des freaks du web francophone a accueilli un certain Morsay avec enthousiasme. Difficile de dire dans quelle catégorie il officie. Comique ? Rappeur ? Peut-être, mais dans un futur lointain. Auteur d'un film sorti en direct-dvd dernièrement, le bonhomme est, de plus, entreprenant. Retour sur une success-story déguisée en sketch de Jackass.

Il y a quelque chose qu'il faut bien intégrer lorsqu'on aborde le personnage de Morsay : son absence totale de talent artistique, particulièrement musical. Lui et le rap, ça fait trois. Par contre, il semble doté d'une capacité naturelle, celle de passer pour un demeuré. Sa force : rentabiliser ce don par tous les moyens possibles. Côté discographie, la plupart de ses morceaux se ressemblent : un non-flow sur des instrus au rabais. Dur de faire l'impasse sur sa voix criarde, qui, bien que surprenante (ça part dans les aigus) n'en reste pas moins insupportable. Le tableau ne serait pas complet sans des textes intégralement bâclés et risibles, mais là encore Morsay ne déçoit pas, comme en témoigne son désormais culte "On s'en bat les couilles", qui semble issu d'une dimension parallèle.
Seulement, des mauvais rappeurs, il y en a toujours eu, il fallait donc un moyen de se démarquer. Ce sera ici le mode de vente des albums estampillés Truand 2 la Galère (le collectif de Morsay). Les T2LG proclament une indépendance vis-à-vis des majors ou même des réseaux de distribution classiques ; ils écoulent leurs cd aux puces de Clignancourt... où leur stand vend plus de vêtements que d'albums. Notamment des sweats et des tshirts à message, tels "si tu m'aimes pas va niquer ta mère", ou "les poucaves on les attache dans nos caves", entre autres. Toujours focus.




L'entertainer du web 2.0

Tout pourrait s'arrêter là, sans ce jour fatidique où notre héros découvre Internet. Tel Gollum en possession de l'anneau, Morsay goûte à un pouvoir qui le dépasse et devient accro. Si la plupart des artistes utilisent la toile pour se faire de la promo sans trop de frais, lui ne l'entend pas de cette oreille. Pour le truand galérien, le net est d'abord un moyen de se venger de ceux qui laissent des commentaires négatifs le concernant. Et c'est tout. Commence alors une longue guéguerre virtuelle qui l'oppose aux "rageux du net", vidéo après vidéo, insulte après insulte. Notre Don Quichotte 2.0 s'attaque pêle-mêle à des forumeurs, au F.N, aux skinheads, aux racistes en tout genre, aux ministres en général et à Frédéric Mitterrand en particulier, à d'anciens membres des T2LG qui "se chient dessus" face aux autorités, etc. Comme tout bon entertainer, le rappeur a le sens du show. Jamais à court d'idées, il promet, s'il les retrouve, d'enrichissantes expériences sexuelles à l'arrière d'un camion avec un simili-clochard judicieusement surnommé "Schlaguito". La plupart de ses cibles l'ignorent, ou pour les plus jeunes, lui répondent via des vidéos qui détournent celles de Morsay, ce qui ne fait que l'encourager à continuer.


Tout comme ses morceaux, ses vidéos-clash repoussent les limites de la vulgarité et malmènent la langue française comme rarement (on tient là un des seuls rappeurs à avoir du mal même avec le verlan et l'argot). En dépit ou à cause de ce côté too much, ses innombrables coups de gueule revêtent une dimension comique. C'est un peu comme regarder un match de catch, ça crie, ça cogne, mais ça reste surtout des gens en slip qui amusent la galerie. Source de multiples parodies, Morsay est désormais un personnage culte du net.


Ses nombreux détracteurs participent malgré eux à sa notoriété, toute une frange du public qui ne l'aurait jamais écouté le découvre par ce biais, d'autres sous prétexte de s'en amuser au 2nd degré ne loupent pas une seule de ses aventures sur les sites de partage de vidéo. L'adage "qu'on parle de moi en bien ou en mal, peu importe, tant qu'on parle de moi" n'a jamais été aussi bien appliqué. Le web 2.0 a engendré une sorte de Frankenstein que chaque coup semble rendre plus déterminé. Le ridicule ne tue pas, dans le cas de Morsay on peut dire qu'il rend plus fort. Comment combattre quelqu'un qui n'a honte de rien ? Malgré sa mythomanie chronique ("millionnaire grâce au rap"), Morsay a bel et bien ouvert un vrai magasin, a priori grâce aux bénéfices de son stand. De premiers soupçons germent : et si ce type se foutait ouvertement de la gueule du monde en se caricaturant lui-même ? D'autant que certaines archives refont surface, comme une photo aux côtés de Philippe de Villiers ou encore une courte vidéo dans une manifestation. Sans oublier l'aspect businessman du personnage, qui force le respect de pas mal de ses collègues. Indépendamment de la qualité (médiocre) des morceaux, ses collaborations avec des artistes comme Salif, Mister You, Iron Sy, Alpha 5.20, Kamelancien ou Al K-pote, ainsi que les dédicaces opportunistes d'autres mc (La Fouine, Seth Gueko) témoignent d'une crédibilité inattendue mais bien réelle au sein du milieu rap. Un peu comme les acteurs de renom qui acceptent de jouer dans un film de Uwe Boll, c'est dur de comprendre leur motivation, mais les faits sont là. Morsay est bien installé. On ne sait pas trop où, mais lui semble le savoir, et il enclenche tout naturellement la seconde phase de son ascension : faire un film.


La Vengeance, le nanar version "street"

Vers fin 2010 il amorce ce qui deviendra la plus longue et surréaliste campagne de promo de toute l'histoire, avec l'annonce de la sortie du film La Vengeance ("parce que c'est comme la suite de La Haine, c'est La Vengeance"). Un boycott "des ministères, du FN et des illuminatis" est régulièrement évoqué pour justifier le retard de la sortie, malgré "des nominations aux Oscars et au festival de Cannes". Il faut bien se rappeler que Morsay ne connaît qu'un seul mode de publicité : l'invasion de vidéos d'insultes sur le web. C'est tout logiquement qu'il applique cette recette pour son long-métrage. On ne change pas une équipe qui gagne : une fois encore, les "boycotteurs" se voient proposer des relations sexuelles inédites avec des membres de leur famille proche, vivants ou décédés. Sans doute pour s'exercer en amont à la direction d'acteurs, Morsay filme le soi-disant "responsable des cinémas Pathé", qui explique que si le film ne sort pas en salles, c'est la faute de l’État et de la censure. Marine Le Pen est souvent citée comme principale opposante à la sortie qui pourrait "empêcher le FN de passer aux élections" voire "faire que le F.N n'existe plus du tout", selon l'humeur de Morsay. Ayant pris goût au spectacle, notre gai luron ne s'arrête pas là et organise une fausse conférence de presse. C'est à dire une longue vidéo de lui assis à une table en train de parler à des journalistes invisibles, avec des bruits d'appareils photos dupliqués en boucle pour faire plus vrai, mais qui auront l'effet inverse.




Véritable catastrophe technique à tous les niveaux au point que le long-métrage pourrait servir d'exemple dans les écoles de cinéma à la rubrique "ce qu'il ne faut jamais faire", La Vengeance débarque en dvd le 27 février dernier.
Ce nanar version "street", qui aurait tout aussi bien pu s'appeler Morsay essaie de baiser, n'est rien d'autre que l'adaptation fictive d'à peu près tout ce que le personnage a évoqué dans ses vidéos. Haine farouche et réciproque des skinheads, mépris des michetonneuses (filles vénales), rejet de l’État, palmarès criminel fantasmé (dans le film, Morsay passe sans transition de voleur de pépitos à boss d'un réseau de deal si important que des Brésiliens font le voyage depuis Rio pour s'associer avec lui), sans oublier le succès triomphant des vêtements Truand 2 la galère. Un peu comme si toutes ces années de bouffonnerie sur la toile n'avaient été rien d'autre qu'une répétition générale, il fait la synthèse de tout ce qui a construit son "succès" virtuel. Même un Schlaguito version ciné aura droit à son moment de gloire, signe qu'on n'oublie pas ses classiques.


On pourrait objecter que tout ceci ne prouve pas une quelconque préméditation de la part de Morsay. Mais en s'y penchant de plus près (pas trop quand même), plusieurs anomalies sautent aux yeux. D'abord, le nombre d'incohérences force le respect : répliques surréalistes, gags absurdes, sans compter les interruptions en plein milieu du film pour y caler des messages. Difficile de n'y voir qu'un enchaînement de maladresses. Que les quelques sous-titres soient remplis de fautes jusqu'à l'overdose, sans parler du slogan du film, incompréhensible ("la vengeance est un plat qui se mange froid, moi je le mange cru parce qu'avant j'en avais pas"), pourquoi pas. Mais on ne peut pas être aussi mauvais sans s'appliquer un minimum voire se donner un mal fou pour arriver à un tel ratage, jusque dans les remerciements, où l'on peut lire "toutes mes ex", "Manarland.com" et "Morsay est recherché activement par la police pour être entendu par la brigade". Si on ajoute que Zehef, acteur du film, petit frère et associé de Morsay, garantit en personne aux acheteurs "vous allez vous taper des barres de rire" entre deux dédicaces, le doute n'est plus permis. Morsay joue clairement avec son image.



Voir le film La Vengance dans son intégralité ici.


Un savoir-faire reconnu

Ce virage est habilement négocié par le rappeur, qui passe presque illico de victime du net à figure de proue. Le web 2.0 le reprend sous son aile aussi rapidement qu'il l'avait ostracisé. Les réactions face à La Vengeance sont en majorité amusées, la plupart rigolent et trient déjà leurs scènes cultes. Avant on riait de Morsay, maintenant on rit avec lui, y compris chez certains de ses premiers détracteurs. De nouvelles parodies vidéo voient le jour mais sans agressivité ou presque : elles se moquent de certains passages du film, mais sans plus. Cela ne s'arrête pas là puisque cette "réussite" crée un précédent : c'est n'importe quoi de A à Z, cela demande une estime de soi proche de zéro, mais ça marche. Morsay crée donc des émules, comme Cortex, sorte de clone qui reproduit toutes les caractéristiques de son modèle dans l'espoir de percer. Les rôles s'inversent à tel point que le truand de la galère est sollicité pour des pubs, mais aussi des vidéos humoristiques d'internautes qui l'appellent pour "faire du Morsay". Précisément les mêmes qui devaient bien se moquer de ses pitreries il y a quelques années. Bien décidé à enfoncer le clou, il a lancé une fausse campagne présidentielle, ce qui nous a valu ce spot surréaliste, avant de constater qu'il n'avait pas les 500 signatures, mais de toute façon "c'est pas grave, mon film est disque d'or" (un film ne peut pas être disque d'or, mais on n'en est plus là).

On pourrait mentionner son sketch pour le site de Canal Plus, Batman contre les illumatis (on vous laisse deviner qui fait Batman) ou sa web-série hebdomadaire sur le site N-da-hood.com mais le clou du spectacle reste la vidéo édifiante où c'est bel et bien Morsay qui piège un député PS, et pas l'inverse. La boucle est bouclée.


Alors, où s'arrête Mohamed Mehadji et où commence Morsay ? Mystère. Mais on est tenté de croire que ce sacré farceur prend un malin plaisir à forcer le trait quand ça l'arrange. Imaginez : le voilà en train de faire le débile devant sa caméra, débiter une énième logorrhée où la bêtise le dispute aux insanités, puis demander "c'est dans la boîte ?", s'arrêter, et reprendre un comportement normal. A la manière d'un certain Verbal Kint qui ne boîte plus dans la dernière séquence d'Usual Suspects. Chapeau bas.


Pas convaincus ? Bonne nouvelle : le simple fait qu'un bonhomme pareil ait sorti des albums et un film est un message d'espoir. Si même lui a pu le faire, vous aussi.


Par Yerim Sar
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