
Sauf à avoir vécu dans une grotte ces 18 derniers mois, il est assez difficile d'envisager ce disque pour ce qu'il est : le premier album d'une jeune femme de 24 ans venue de Lake Placid. Sans avoir suivi au jour le jour les aventures d'Elizabeth Grant, il ne nous a pas échappé, qu'à force d'exposition, ses lèvres sont enduites de fluide magique et n'ont jamais embrassé personne, que son cul moulé à la louche peut déclencher des ouragans et que son regard a brûlé plusieurs centaines de minus, la combustion commençant immanquablement par l'épicentre de leur différence. Restait à voir, avec ce premier album si sa voix avait les mêmes vertus. On peut assurer que oui. L'album démarre évidemment par son titre éponyme, le merveilleux "Born To Die", qui plus encore que le "Video Games" qui l'a fait connaître porte sur lui tout ce que Lana Del Rey a de meilleur : séduction immédiate du morceau, voix grave qui rappelle Nancy Sinatra, comme on l'a dit, mais aussi la Nico des premiers temps. Il est assez difficile de ne pas se sentir bouleversé par ce chant qui, non content de s'inscrire dans un registre vocal assez rare, se déploie avec beaucoup de technique et de finesse dans plusieurs registres. La production, savante ici, confère au morceau un caractère de classique immédiat, tendu entre classicisme (pour cabaret, club et chambre noire) et modernité. Le texte lui-même se hisse à la hauteur du reste, laissant entrevoir une Lana Del Rey mi-lolita romantique et suicidaire, mi-femme fatale. "Off To The Races", la chanson qui suit, conserve certaines des qualités de "Born To Die" mais allège considérablement le registre, transformant notre nouvelle héroïne en une sorte de Britney Spears (qui, attention, n'a jamais chanté aussi bien) soumise à son bad boy de mec. La voix reste magnifique mais c'est avec ce morceau que le malentendu s'installe, un malentendu qui ne repose pas sur la musique, au pire passe partout sur cet album, souvent inspirée et parcourue par de subtiles influences trip hop, mais sur son sens.
Préférence nationale
Born To Die est un bel album et Lana Del Rey une chouette chanteuse. Mais qu'est-ce qu'elle peut raconter comme conneries ! Prenez "Blue Jeans", une chanson qui a du mal à démarrer et que Lana chante un peu n'importe comment. Cela resterait un titre acceptable et passe-partout si le texte ne véhiculait une série de poncifs invraisemblable ("i love you till the end of time" x 10) sur l'amour et la condition féminine. On a reproché à Lana Del Rey de ne pas faire le jeu des féministes. Ce n'est même pas ainsi que le problème se pose. On dirait que cette fille a quinze ans et a passé son temps à regarder des films de Marlon Brando et James Dean en rêvant qu'un motard ressemblant à... Johnny Depp l'emporte pour la droguer, l'aimer avec les doigts et lui donner de la drogue. La pop a beau avoir besoin de légèreté pour s'élever, il ne faut pas confondre légèreté et idiotie. Paradoxalement, Lana Del Rey la compositrice semble parfois trouver un angle un peu moins ringard : sur le single "Video Games" elle mêle observation du réel et poésie, ce qui rend l'ensemble plus intéressant. Difficile néanmoins d'entendre autre chose qu'une version atrophiée (mais magnifiquement monstrueuse) de Britney sur le terrible "National Anthem", sorte d'hymne d'arrière-cour pour barbecue du dimanche, aussi séduisant et percutant qu'effrayant. Cette chanson reflète assez bien ce qu'on pense de Lana Del Rey, parfaite enfant de l'Amérique d'aujourd'hui, sorte de Nancy Sheridan, de Britney ou JonBenet Ramsey (une mini-miss assassinée dans les années 90) : un mirage, un fantasme incarné qui, telle une vision super-héroïque déglinguée, charrie toutes les contradictions du pays. Depuis quand est-ce que la pop doit raconter quelque chose d'intelligent ?
Mini miss
Cette fille est une montagne de contradictions : elle chante comme une grande et pépie comme une petite fille. Elle a le coeur brisé et rappelle une Marilyn oisillon qui erre en sous-vêtements au milieu de la route. Sur "Dark Paradise", il y a un mélange de force et de faiblesse évident. Sur "Radio", Lana fait n'importe quoi avec talent. La chanson n'existe pas mais tient sur la seule présence de la voix, sa sensualité et son personnage. On ne se situe pas ici dans le champ des musiques traditionnelles mais dans un univers de rêve et de mythes médiatiques, aussi puissant qu'un conte de fées et auquel il est presque impossible d'échapper. Est-ce que vous n'avez pas cru aussi que Madonna était jolie, que Kylie Minogue était la fille la mieux carrossée de la planète et savait chanter ? Cette fille-là est un rêve éveillé avec une voix de Banshee qui ne demande qu'à être cassée avec la porcelaine, un jour de mariage dans l'Ohio. Même le désastreux "Carmen" tient debout avec Del Rey. Même l'inepte "Million Dollar Man", chanté en low tempo, peut faire illusion. L'homme repasse comme les fois précédentes pour l'emmener et jouer au prince pas si charmant. C'est ce type-là qu'on hait plus que tout. 2012, réveille toi. Est-ce tout ce que l'amour a à offrir ? Lana Del Rey agite les mêmes images désuètes qu'Amy Winehouse, qu'elle n'est pas sans rappeler, des séries d'hommes clichés qui vous maltraitent, vous lâchent et vous font grimper au rideau. C'est à la fois envoûtant et affligeant, musicalement sirupeux, bon et écoeurant. Qui n'a jamais rêvé d'être un type comme ça ? Parfois, Lana Del Rey donne l'impression d'avoir une anguille dans la bouche. Elle force trop sa voix. C'est le cas sur "Summertime Sadness" qui est vraiment un ratage magistral et la pire chanson du disque.
Born To Die est une curiosité qui oscille entre le mainstream acceptable et l'indie trafiquée. Del Rey s'y balade en équilibriste alcoolisée, entre le sublime et l'hypnotique lorsque plumage et ramage s'accordent, entre banalité et crème chantilly quand les textes tocs et le nez en plastique penchent du mauvais côté de la balance. Ceux qui aiment les phénomènes populaires (les Pet Shop Boys, les Madonna, les Britney et autres) pour leur musique et ce qu'ils incarnent trouveront Del Rey magistrale. Les autres se détourneront dédaigneux. Comme dans toute ascension fulgurante, nos oreilles frissonnent déjà de la musique morbide d'une dégringolade à venir. C'est cette mort (de star, de belle fille, de jeune femme) qui rend le phénomène remarquable.
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