Lyriciste libérée

08/02/2012 - 14h48
Lyriciste libérée
Malgré les déceptions et certains faux espoirs, Speech Debelle continue d'arpenter avec malice les chemins du rap anglais... Avec succès. La preuve ? Freedom of Speech, son très attendu deuxième album, sorti en février chez l'industrieux Big Dada.

 

Speech Debelle a bien fait de se tatouer "Pain is Love" sur le poignet gauche. Si la jeune rappeuse faisait référence à son amour de l'écriture, alors elle a vu juste. Car au commencement, rien n'était gagné pour Corynne Elliott, Speech Debelle en devenir. Avec une post-adolescence agitée d'abord, marquée entre autres par une rupture familiale, qui la voit quitter le foyer à l'âge de 19 ans. Durant la période qui suivra, Speech Debelle aurait pu écrire "dans la dèche à Londres" : mauvais hostel, faim et logements sociaux, parfois ponctués de chaleur et d'envols solidaires... Une paire d'années à la marge de la société anglaise et sur le fil côté déconne, qui la renforce dans sa détermination pour la création musicale. Sage décision puisque Speech Debelle rencontre alors Roots Manuva, qui la prend sous son aile et convoque l'Australien Wayne Lotek - son propre producteur - aux manettes de , premier album unanimement salué, sorti en 2009. La même année, le 12 titres ira même jusqu'à rafler la première marche du Mercury Prize.

 

Seconde livraison chez Big Dada

 

Mais la scie musicale montre ses dents. Signée entre-temps chez Big Dada, l'écurie rap "premium" de Ninja Tune (Wiley, Antipop Consortium, Busdriver), SD ne rencontre pas le succès quasi-garanti par un tel prix outre-manche. Exposition médiatique (trop?) subite couplée à un possible problème de stock dont Big Dada serait coupable... D'après le Guardian, Speech Therapy serait l'album lauréat le moins vendu de toute l'histoire du Mercury Prize. La gosse menace de quitter la petite maison de disques. Et pourtant : deux années plus tard, Speech Debelle livre un second album, toujours signé sur le label de Diplo ou de nos frenchies de TTC. Un nouvel opus dont les fans ne connaissaient que le nom - -, ainsi qu'un single "Studio Backpack Rap". Ce premier hit clippé, qui constitue l'ouverture de Freedom of Speech, en suggère habilement la teinte. Déjà, Speech Debelle est et reste une rappeuse. Bien que le songwritting jalonne et emplit sa musique, l'artiste vibre et déroule ses sonorités avec une belle agressivité, salvatrice, et toute spécifique au mouvement. Son "Studio Backpack Rap" suinte le macadam et le modernisme électronique, ce qui n'empêche pas SD d'y glisser un hommage au très oldschool "Juicy" de Notorious B.I.G.. D'ailleurs, si elle confie se sentir proche de Lauryn Hill ou d'une Tracy Chapman, la chanteuse cite aussi et surtout aux premiers rangs de ses influences Lil' Kim, 2 Pac ou le morceau-cathédrâle "Slippin'" de DMX. Ce n'est donc pas sur ce nouveau disque que l'Anglaise s'enfermera dans une variante slamée ou spoken word de son rap, malgré l'extrême maturité de son discours, servi par une voix étrangement juvénile... Une étrange alchimie, qui cependant fait mouche depuis plus de 12 ans côté mecs avec Mike The Streets Skinner.

 

Incartades en terre dub, accoustique et rock

 

Côté engagement, Speech ne raccroche donc pas le mic. Comme en atteste "Blaze up a fire", troisième track de l'album, dans laquelle la jeune Londonienne tente de décrypter la violence et la frustration d'une jeunesse qui a mis le feu aux poudres de Londres l'été dernier. Un superbe morceau qui fait figurer au casting le très grimmy Realism, rappeur également audible sur "Eagle Eye" ainsi que Roots Manuva. Roots Manuva, dont elle n'a pas fait bosser le producteur Wayne Lotek comme sur son premier effort, Speech Therapy. Pour ce Freedom of, c'est le songwriter, multi-instrumentiste et notamment guitariste d'Ebony Bones, Kwes que l'on retrouve aux manettes de la production. Le machiniste a concocté pour sa rappeuse des instrus lourdes, entre nappes de rock sombre (sur "The Problem"), poussées de piano massives (sur "Collapse"), incartades en terres chaudes dub et chill-out (sur "Shawshank") ou envolées de guitare accoustique avec "Angel Wings" ou la dernière piste "Sun Dog". Récemment signé chez Warp - pas vraiment un hasard -, Kwes a composé les 12 écrins de Freedom of Speech uniquement équipé d'un laptop et d'un clavier midi-USB : "je n'aurais jamais cru qu'on pouvait faire tant avec si peu d'équipement" confie la jeune Anglaise. Et pourtant, ils l'ont fait : malgré la richesse des lyrics comme des sonorités, Freedom of Speech égrène tout au long de ses morceaux un parfum de D.I.Y. vivifiant, servi par une vraie intelligence littéraire. Pas encore trentenaire, Corynne Elliott aka Speech Debelle en traîne lourd dans ses baskets, le dit avec esprit et porte haut l'essence de l'écriture Hip-hop. Freedom !

 

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