
A y regarder de plus près, et sans qu'on considère la démonstration pour définitive, ni comme rigoureuse statistiquement, il faut se rendre à l'évidence : on tient aujourd'hui pour deux Gallagher ou un Eminem presque autant de créateurs venus de milieux favorisés ou ayant pu financer leur "loisir créatif" sur le dos d'une structure familiale susceptible de subir et de promouvoir les caprices financiers de leurs rejetons. Comme pour d'autres disciplines (littérature, arts plastiques) professionnalisées et nécessitant un investissement (matériel ou en temps), rock ou hip-hop sont une mécanique sélective où ne pas partir tout nu permet parfois d'arriver bien habillé. Et si l'argent (des autres) faisait (parfois) le rockeur et le rappeur ? Démonstration en 13 exemples.
Facile de commencer par les The Strokes. Avec le chanteur Julian Casablancas, fils du Catalan fondateur de l'agence de mannequins Elite, Nick Valensi en héritier de vignerons bordelais, et une rencontre à la très select Dwight School de New York, le groupe new-yorkais est le groupe le plus socialement favorisé de l'histoire du rock. Glamour chic jusqu'aux perfectos et aux coupes négligées, le groupe a fait ses premières photos de mode avant d'enregistrer son premier album. Dans ces conditions, facile de trying your luck.
Beau, doué, californien et père heureux de deux enfants, le petit Stephen Malkmus, tête de gondole des légendaires slacker Pavement, est né à Santa Monica d'un père enrichi par une belle carrière dans les assurances pour risques immobiliers. La famille Malkmus avait une chouette piscine et un bronzage impeccable. Le petit Stephen a fait des études brillantes et des petits boulots avant de s'acoquiner avec l'affreux Gary Young et son studio garage. A 16 ans, il a bu de l'alcool et s'est fait serrer par les flics pour avoir pissé dans les plate-bandes et marché sur le toit de très belles résidences. Quelle histoire.
Pauvre Angleterre. Né dans une famille aisée, l'ange noir des années 70 hérite d'une splendide et immense maison dans le Sud Est de Londres à Forest Hill. The Big House, symbole d'une lignée éclatante et traditionnellement douée pour le business, deviendra sous l'ère Peter Perrett le QG des The Only Ones, un repère de types louches et une sorte de cloaque infâme et décrépi. Tandis que la plupart des punks enregistrent avec des bouts de ficelle, Perrett finance les premières maquettes de son groupe avec l'argent de la drogue, un business dans lequel il s'appliquera jusque dans les années 80, sans jamais connaître la prison, grâce à ses excellents avocats et à son intelligence criminelle.
On peut être branché sans être bourgeois. Mais pas que. Fille d'un conseiller pédagogique d'élite, affecté à la fin des années 50, au prestigieux département de sociologie de UCLA, Kim Gordon fait ses humanités et entre dans un institut d'art à Los Angeles puis s'inscrit à l'université de Toronto, où elle se met à jouer dans un groupe expérimental de heavy metal. Non mais. Elle rencontre son grand mari Thurston Moore et ils ont plein de solides enfants discographiques qu'ils déclineront dans tous les magazines, galeries du monde classe de la vie moderne. Vous avez dit dirty boots ?
Teenage Angst. Le papa de Brian Molko est banquier dans la finance internationale. Ce n'est pas sa faute. Il est américain, avec des origines françaises et italiennes. Sa mère est écossaise. La première vie du leader de Placebo l'emmène aux 4 coins thunés de la planète mais aussi au Liban et au Libéria (moins drôle), avant d'atterrir au Luxembourg où il affirme sa personnalité hors du commun et invente le rock incendiaire de {"36 Degrees"} et autres {"Lady of The Flowers"}. Avant de devenir banquier comme papa et Robert Smith, Molko a fait du rock et même du très bon.
On s'est longtemps moqué de Damon Albarn présenté comme le privilégié de la brit pop, comparé aux sagouins mancuniens d'Oasis. Mais non, Albarn n'est pas riche, juste issu d'une famille culturellement favorisée. Né à Whitechapel (hé, oui), élevé à Colchester, petite ville chiante de l'Essex, Albarn a rencontré Graham Coxon à l'école. Papa s'occupait des intérêts des affreux Soft Machine, dirigeait une Faculté artistique et présentait une émission sur la BBC. Maman faisait dans le décor de théâtre. Du coup, Albarn a fait du théâtre, du mime (pas fréquent) et appris à jouer de tous les instruments. Cela ne s'entend guère que sur {"There's No Other Way"}, le premier titre très Joy Division des Blur. Maintenant, il fait des dessins animés de Gorillaz.
Nicholas Rodney Drake est né dans une famille très aisée qui a fait doublement fortune (père ingénieur à Rangoon, mère héritière de diverses compagnies des Indes) dans les colonies britanniques avant de revenir au pays. A 2 ans, la future légende suicidée de la folk, revient dans le Warwickshire, près de Tanworth-in-Arden, pour vivre son enfance idyllique bercée par les chants de sa maman et les histoires nostalgiques de son père. Sa soeur deviendra une belle et grande actrice. Le petit Nick Drake s'essaie au piano de famille puis compose à la guitare en s'enregistrant sur un magnétophone de fortune. Il aurait pu avoir une vie parfaite mais rencontre un ami de Baudelaire, le Spleen, dans un paquet de papier à rouler. Nick Drake compose la pop la plus triste du monde avant de sombrer dans la mélancolie et de gober des cachets comme des M&M's. {"Poor Boy"}, le dit bien, on peut être riche/pauvre et très malheureux.
Ce n'est pas moi qui l'ai dit mais Shane Mac Gowan. {Les The Clash étaient bidons depuis le début. Joe Strummer était ambitieux comme c'est pas permis.} John Mellor est né en Turquie, ce qu'on sait peu. Sa mère était infirmière et son père diplomate au Ministère des Affaires Étrangères britannique. De retour des Indes, la famille Mellor/Strummer perd son fils de vue qui, du coup, s'infiltre dans tous les groupes de bad boys qui veulent de lui et décide de devenir célèbre en étant class-conscious. Les Clash sont nés de l'ambition de Strummer et de leur capacité à capturer la valeur outrancière du punk dans un discours pré-gauchiste bâti dans une lecture approximative de fanzine universitaire. Prends ça. Pas étonnant que Strummer finance dans un western à dégommer des irlandais sans dents.
Les Interpol sont les petits frères des Strokes en moins tape à l'oeil. C'est ça la vraie richesse. Paul Banks a fait les meilleures écoles après avoir beaucoup vadrouillé avec son père homme d'affaires. Il finit à l'Ecole Américaine de Madrid avant de partir pour Mexico. Il se fait toutes les nanas malgré son embonpoint, mange des bonbons au miel et rentre à New York où il fricotte théâtre, cinéma et décroche son diplôme à la Gallatin School des Etudes Individualisées (une sorte d'école privée). Son ami Daniel Kessler fait des petits boulots et travaille très vite pour des maisons de disques. C'est le vieillard Sam Fogarino, autre activiste punk arty, qui les met d'accord pour monter le groupe le plus polyglotte du monde et celui qui ressemblait (jusqu'à il y a peu) le plus à Joy Division. Il n'a aucun ami qui s'appelle Roland et qui est un boucher serial-killer polonais.
Il y a ceux qui en ont et ceux qui en auront et le feront savoir. Le business man rappeur Jay Z a été abandonné par son père. Il est allé à l'Ecole à Brooklyn avant de se recycler dans le technique en compagnie de type comme Notorious Big et Busta Rhymes. Jay Z tire sur son frère à l'âge de 12 ans et raconte qu'il a vendu du crack et d'autres drogues. Son appétence pour les bijoux et le luxe vient de ses années de disette que les biographes tendent cependant à relativiser. Ce n'est pas parce qu'on a un gros appétit qu'on n'avait rien à manger petit. Vous voyez la différence. Jay Z aime bien l'esthétique pimp depuis qu'il a vendu sa première barrette. Il n'a jamais su battre le proxénète qui était en lui.
Elie Yaffa, le futur Booba, ne connaissait pas plus jeune le goût de la sauce blanche. Élevé dans un milieu plus qu'aisé à Boulogne Billancourt, puis à Sèvres, le taulier du gangsta rap français, a vécu une enfance privilégiée, entre un père d'origine sénégalais dans le milieu des affaires et une mère française. Du coup, il cherchera sa légitimité caillera sur le tard, avant de faire enlever (on déconne) ses parents pour se faire mousser. Sorte de Jean-Louis Aubert du rap, le Booba 92 passera ensuite beaucoup de temps à masquer ses origines. Ses amis rappeurs lui prêteront même (comble du soupçon) des origines juives, heureusement vite démenties. Quand il y a du flow, y'a de l'oseille. Salade, Tomate, oignon ?
On présente souvent Mick Jagger comme l'archétype du musicien bourgeois. C'est une contre-vérité, jusqu'à un certain point. Le père du Rolling Stones lippu était professeur, sa mère coiffeuse et membre du parti Conservateur. Cela n'en fait pas un fils à papa comme les autres. Si on ajoute à ça que Keith Richards venait de l'autre côté de la rue (le moche), le procès qu'on a fait aux Rolling Stones ne tient pas. Groupe de la classe moyenne au départ, un poil plus haut que les gentils Beatles, les Rolling Stones ne s'embourgeoiseront qu'avec le succès, jusqu'à devenir la franchise que l'on sait. Cela n'empêche pas la Lippe de chanter que Dieu lui donne tout ce qu'il veut. Certaines, moins veinardes, n'ont eu que la foi.
Rebelle de pacotille, le Pitoune ? Avant d'être un Libertines, Pete Doherty a voyagé de garnison en garnison, poussant jusqu'en Allemagne, où son père était officier dans l'armée anglaise. D'origine juif russe par sa mère (infirmière), irlandaise par le père, la rébellion de Doherty n'est pas tant un produit de sa classe qu'une réaction assez courante contre une éducation bien comme il faut et surtout très normée et traditionnelle. Circonstance aggravante : Doherty était un excellent élève. "Très scolaire" dit l'un de ses professeurs en 3ème, "très appliqué". Il n'a jamais repris {"In The Army"} de Statu Quo mais passe pour le chantre de la nouvelle Angleterre avec son {"Albion"} magistral.