
01. Pour la rencontre inédite à l'époque de la house et du rock Cela restera pour l'éternité ce qu'on retiendra de , la capacité à avoir fusionné dans un même ensemble deux styles musicaux mais aussi deux esthétiques, voire deux éthiques inconciliables. A l'échelle du rock, l'alliance qui résulte de {Screamadelica} est une sorte de révolution copernicienne, le mariage de la carpe indé et du lapin clubber. En 1991 (et même si on peut considérer que le mouvement a pris ses repères quelques années avant ça chez les Happy Mondays par exemple), les deux mondes ne s'adressent pas la parole et se partagent par exemple les jours de semaine dans les établissements de Manchester comme la Factory. Primal Scream établit la jonction entre les audiences et autorise, pour les vingt années qui suivent, les fans de rock indé et de guitares à faire autre chose que regarder leurs chaussures ou faire tapisserie. 02. Parce que le DJ-producteur y prend le pouvoir pour la première fois Symbole de cette rencontre et prise de pouvoir qui a son importance à l'époque, {Screamadelica} est autant, d'après les récits de sa création, l'album d'un groupe qu'un album de producteur(s). Andrew Weatherall (et Terry Farley), DJs stars de l'époque, sont aux commandes et donnent à l'album le rythme d'une soirée entre amis. On peut lire {Screamadelica} comme le voyage dans une nuit rendue folle par l'usage d'acid, une sorte d'unité de temps magique qui passe par un accueil en fanfare ({"
"}). C'est avec cet album que les DJs descendent définitivement dans les studios et prennent une position centrale dans la composition de la musique rock. Hugo Nicolson, l'ingénieur du son de l'époque, n'en est toujours pas revenu. Chaque morceau de {Screamadelica} est produit comme s'il s'agissait d'un remix. Les morceaux évoluent au fil des triturations et deviennent des objets dont l'expression et la couleur doivent autant au travail de studio qu'à leurs créateurs à guitares. 03. Pour avoir fourni la bande-son des Manchesters d'hier et d'aujourd'hui C'est un contre-sens historique de considérer {Screamadelica} comme le précurseur de la vague Madchester. Le phénomène a déjà pris corps bien avant la sortie de l'album. Les Happy Mondays ont déjà fait le boulot, mais l'album de Bobby Gillespie est le marqueur le plus légitime de la folie ambiante à la fois par son extrême qualité et parce qu'il émane d'un groupe jusqu'ici associé à la frange dure de l'indie music. {Screamadelica} s'impose immédiatement comme l'album d'un mouvement mais surtout comme l'album d'une drogue, d'une culture de l'excès et de l'oubli de soi. L'album peut se lire comme le récit d'un trip monumental à travers les Manchesters d'hier et d'aujourd'hui. On y retrouve des influences soul, gospel, des influences rock et surtout une capacité incroyable à sortir de soi pour s'inventer une liberté qui ressemble à une grosse bulle dans le sang ouvrier. Avec {Screamadelica}, Primal Scream donne une bande son à la culture des weekenders. 04. Pour la diversité de ses samples Si l'album présente une singularité musicale, c'est dans le fait qu'il repose quasi exclusivement sur des emprunts et des citations. On pourrait citer vingt séquences greffées à l'ADN de {Screamadelica} et en oublier autant. Gillespie a fait de cet album un kaléidoscope époustouflant qui sample des mots et des notes. Pêle-mêle, on citera une phrase de Robert Johnson, un bout de Can, des séquençages d'Edie Brickell, de Peter Fonda, Sly Stone, de Brian Eno et on en passe. A ce degré d'agrégation, on reste surpris que l'album tienne encore debout. Le caractère composite de l'album ne renvoie à rien d'autre qu'à la texture complexe de la vie humaine. Pour l'une des premières fois (et pas la dernière), une musique de genre s'affranchit complètement de ses propres codes et explose à la face du monde en tentant d'embrasser tout ce qui traîne à sa portée. {Screamadelica} ouvre la porte aux 20 ans d'expérimentations qui vont suivre. 05. Pour la fusion de genres différents comme le blues, la country et le gospel L'argument qui vaut pour les samples tient également pour la musique. Dans sa recomposition sur scène de 2010-2011, on est surpris par le bric à brac musical qui soutient l'édifice {Screamadelica}, comme si à 20 ans de distance on avait finalement régressé et qu'on n'était plus à même de supporter la présence sur un même morceau d'un choeur gospel, de gros cuivres qui tâchent, d'une boîte à rythmes et de solos de guitares. La perfection de {Screamadelica} tient dans sa principale faiblesse assumée : celle de n'être plus un album de chansons (il n'y en a que quelques unes ici) mais un album d'ambiance, une sorte de pièce proto-symphonique en forme de délire nocturne. A cet égard, {"
"}, reprise de 13th Floor Elevators, en mode Shaun Ryder, beat du junkie et rire malin. Tout est dit.06. Parce qu'il est, par excellence, l'objet de la pop culture des 90's Si la pop culture est l'art de mélanger des choses sans importance pour en faire quelque chose d'essentiel, {Screamadelica} est l'un des plus beaux objets de pop culture que les années 90 aient portés. Mélange des genres, des paroles et des techniques, {Screamadelica} est une sorte de grand n'importe quoi qui alterne tempos électros, rock classique et musique ethnique (les flûtes indiennes de {"Higher Than The Sun"}) pour en faire une matière noble. L'album impose une non-identité sonore en signature remarquable. Le no-look de Gillespie : coupe au bol, sous-pull noir, pantalon qui vire au baggy, n'évoque rien de précis, pas plus qu'il ne permet de distinguer le groupe de la masse des ravers/clubbers qui s'enflamment. Surtout, {Screamadelica} marque une nouvelle étape dans la culture du "do it yourself", une sorte de seconde naissance punk. Comment un groupe aussi médiocre (réécoutez et , les deux premiers albums du groupe) a-t-il pu venir un bout d'un tel chef d'oeuvre ? {"Movin On Up"} a été utilisé pour faire la pub de Bacardi, intégré au jeu Grand Auto Theft. C'est aussi ça la reconnaissance. 07. Pour les 7 minutes de "Loaded", titre de l'ère acid Selon la légende de {Screamadelica}, {"Loaded"} est le premier morceau à être né de la rencontre du groupe et du DJ Andy Weatherall. Gillespie n'était pas convaincu le moins du monde par la scène rave à laquelle Alan McGee, son patron et ami d'enfance, lui avait demandé de s'intéresser. Weatherall avait récupéré pour son set un morceau tiré du précédent album des Écossais, {"
"} de Robert Johnson. {"Loaded"} était né avec ses 7 minutes, sa rythmique hypnotique et ses faux airs de disco italienne. 7 minutes 02 au compteur que certains clubs choisissaient parfois de jouer 3 ou 4 fois d'affilée pour la porter aux alentours de 30 minutes. {"Loaded"} est le single de l'ère acid, long, planant, désossé et zébré d'éclairs de guitares. C'est à partir de cette réussite que l'album entier fut commandé, à partir de cette séquence matricielle que Primal Scream pouvait se réinventer. 08. Pour sa fameuse pochette au logo solaire et allumé Difficile d'imaginer {Screamadelica} sans sa fameuse pochette à l'oeil ouvert. La peinture audacieuse et peu esthétique (au premier abord) est l'oeuvre de Paul Cannell, peintre et designer de Creation Records, la maison fondée par Alan Mc Gee, et décédé en 2005. Elle fut déclinée ensuite sur des badges, des drapeaux, des slips et bien sûr des tee-shirts. Dans le coffret des 20 ans, pas étonnant de retrouver le tableau en de multiples déclinaisons et notamment un joli maillot coloré qui rend hommage à ce beau moment pop art. Solaire, sanglant, humain, allumé et rigolard : l'artiste a su résumer {Screamadelica} en un logo universel (pop culture, on disait). 09. Parce qu'il porte en lui des revendications libertaires et hédonistes {"We want to be free, to do what we want to do. We want to get loaded. We want to have a good time. That's what we gonna do. We gonna have a party}. L'introduction de {"Loaded"} doit ici être prise à la lettre. {"
"}). 10. Pour sa dimension universelle et son intemporalité{Screamadelica} a reçu un accueil critique formidable dès sa sortie. "Seul album de son temps intemporel" selon le NME, le disque a trouvé sa place dans divers classements plus ou moins fiables et dignes de confiance. Album des années 90 pour la magazine Select dans un sondage de 1996. 18ème meilleur album britannique de tous les temps selon Q, {Screamadelica} continue de s'écouter, de se vendre, de se jouer sur scène depuis que Gillespie et les siens l'ont remmené en tournée. Le coffret exceptionnel des 20 ans reflète cette importance et offre à l'album un traitement de roi qui dépasse de beaucoup le soin apporté jusqu'alors aux rééditions deluxe. Vinyles, singles, remixes, DVD live, DVD de commentaires sur l'enregistrement initial, remastérisation significative avec Gillespie et son vieux comparse Kevin Shields de My Bloody Valentine aux manettes. Le travail accompli est remarquable et n'est peut-être pas immérité. Chaque morceau de {Screamadelica} peut se découvrir et redécouvrir sans fin. L'album plaît aux ravers, aux amateurs de rock, comme aux fans de jazz qui y trouveront leur compte (le formidable {"
"}). Sa postérité musicale est moins évidente à suivre. Si l'association rock-dance a évidemment connu de belles heures après 1991, il n'y a sans doute pas eu de rencontre aussi détonante et influente entre deux univers avant le de Radiohead.