Le phénomène Motorama : le groupe russe qui fait du bien au rock

20/02/2013 - 17h20
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Signés par le label bordelais Talitres et repérés déjà par la magie du net pour leur premier album Alps, les Motorama de Vladislav Parshin ont entamé il y a quelques semaines leur première grande tournée française, confirmant leur statut naissant de grand espoir du rock indé international. Entre Niort et Allonnes, récit d’une embuscade magnifique.

Ceux qui ont trop vite fait tous les deux ans de proclamer la mort du rock n’ont jamais coupé la route de ces dizaines de groupes débutants qui croisent sur les routes de France ou d’ailleurs et vont ainsi de villes en villes égayer des légions (de plus en plus rares, il faut le dire) de trentenaires nostalgiques. Il y a en France un petit circuit d’irréductibles qui continue d’aligner des programmations courageuses attirant (les bons jours) deux ou trois centaines de pèlerins et où les cachets dépassent rarement les 2000 euros. Signalés au monde occidental par leur deuxième album, Calendar, et soutenu par l’excellent label Talitres, les Motorama font partie de ces groupes qui ont tapé dans l’œil de la critique avant celui du public. Suivis par Libération qui leur consacra un beau reportage il y a quelques mois, puis par la quasi intégralité de la presse spécialisée, les Motorama sont l’un de ces petits groupes qui montent et qu’il était donc important de découvrir sur scène. Selon l’adage, c’est là et surtout là que les réputations se construisent et que les bonnes surprises en deviennent parfois de mauvaises.

A leur crédit, les Russes, originaires de Rostov sur le Don, ont à exposer des titres solides, cultivés et rodés en itinérance depuis plus de trois ans. Le groupe a fait une excursion française il y a quelques années mais a surtout écumé les scènes alternatives russes alignant plus de vingt concerts dans sa propre ville en deux ou trois ans, jouant pas mal en Allemagne ou à proximité de sa riante nation. C’est Talitres et l’extrême qualité de Calendar (qu’on avait placé, pour rappel, parmi les meilleurs albums de 2012) qui ont permis à Motorama de faire la tournée des grands ducs français : Laval, Allonnes, Niort, Toulouse, Le Mans, Paris et quelques autres. L’extended tour est l’une des attractions de l’hiver et aussi une opportunité pour le groupe d’enfin jouer en terrain conquis. Calendar est sur la table et le merchandising d’après concert battra son plein. Parmi les spectateurs du soir, plus d’un sur deux repart avec quelque chose signe qu’il se passe bien quelque chose dans la salle et assurant au groupe un complément de revenus inattendu. Au bout de dix minutes, le guitariste doit courir au camion pour ré-achalander. Même le premier album Alps, pourtant encore disponible en téléchargement gratuit sur le site du groupe, s’arrache comme des petits pains.

Parshin et Parshina

 

En coulisses et quelques heures avant, Vladislav et les siens arrivent à l’heure et prennent leurs quartiers avec précision et timidité. Le groupe est d’abord peu causant, selon la réputation du pays, déballant lui-même son précieux matériel et s’engageant dans un soundcheck exigeant et rondement mené. Le batteur a emmené son épouse dans le van mais pas ses quatre enfants qui ont été confiés aux grands-parents. Vladislav, parka bleu, lunettes intellectuelles, et cheveux courts et châtains clairs, apparaît concentré en maître d’œuvre de miniatures qu’il a composées et imaginées tout seul. Le groupe existe sous deux formes, Motorama pour l’international, YTRO (à prononcer "outro" ou "outreau" qui signifie "matin") pour le marché domestique. Les deux groupes ne jouent pas la même chose. Motoroma est un groupe à guitares mélodiques qui chante en anglais ; YTRO un groupe plus agressif qui chante (très bien) en russe.

Vladislav explique, même si les musiciens sont à peu près les mêmes, qu’il ne peut passer d’un répertoire à l’autre car les deux groupes reflètent deux états d’esprit différents et que le passage d’un chanté russe à un chanté anglais lui est quasiment impossible pour des questions de musicalité et d’adaptation du palais. Le chanteur est calme, d’apparence poétique. Il est grand, fin et respire l’intelligence par de beaux yeux pétillants. Il n’est pas du style à blablater et l’ouvre toujours à bon escient. Un peu plus tard, tandis que les autres membres du groupe lambinent et tardent un peu à monter dans le camion, le leader claque deux phrases en russe (qu’on ne comprend pas) et les autres rappliquent au galop. En voyage, Parshin est accompagné par son épouse Parshina qui est aussi la bassiste du groupe. Moins à l’aise en anglais que lui, elle adresse aux organisateurs des sourires sympathiques de femme de l’ombre et heureuse d’être là. Sa basse est agile et la pierre angulaire des rythmiques intrépides du groupe.

Comme à la maison

 

Les Motorama rejoignent le petit appartement communal qui est mis à leur disposition par les organisateurs. Parshina demande de la lessive pour lancer une machine. Il fait beau et les Russes semblent immédiatement trouver leurs marques dans cette résidence de fortune où ils résideront deux jours. « A Niort, nous avons dormi dans une sorte de château », confient-ils. « Mais c’est très bien ici. » Quand on revient une heure plus tard, la cuisine est embuée par la collation que le groupe s’est préparée avant le repas officiel. Le groupe est majoritairement végétarien. On ignore si c’est par conviction ou pour se protéger de toutes ces horreurs qu’on lui sert en concert. Les langues se délient. On boit assez peu. L’atmosphère est à la gentillesse. « Il y a des matchs de foot, demain ? », s’enquiert le guitariste. « Des trucs à faire ? » - Euh…. Non.

Bienvenue en France. Tout le monde rigole. Allonnes n’est pas si différent de Rostov sur le Don. Motorama se sent comme au pays. Dans la salle à manger qui les accueille, le groupe se connecte enfin et pilonne pendant 30 minutes ses téléphones, tablettes et autres ustensiles électroniques. Ils s’enquièrent du nombre de spectateurs venus voir le Wedding Present, présent quelques mois plus tôt dans cette salle, du passage des Américains de Future Islands que le chanteur porte en très haute estime. Il y a une simplicité et une sincérité dans les échanges qui témoigne de l’extrême attention que le groupe porte encore, à ce stade de sa progression, sur ce qui se passe autour de lui.

Magical Mystery Tour

Une fois sur scène, la magie qu’on sentait mijoter en coulisses opère quasi immédiatement. Le son cristallin et aérien qu’on avait entrevu pendant le soundcheck emplit la petite salle et se déverse dans les recoins de la Péniche. Le grand corps de Parshin s’anime et danse sur un timbre-poste en secouant la guitare. "C’est bien. On avait encore jamais joué sur un bateau." Le public ne met pas longtemps à se sentir à l’aise. Les titres imparables de Calendar et Alps sont tous sur la table. La majorité des spectateurs les entend pour la première fois mais les presse immédiatement contre leur cœur. "Warm Eyelids" et "Alps" dominent le set. "Ghost" démarre comme du Joy Division puis sautille comme du Future Islands justement. Les guitares rappellent par leur caractère mélodique la précision et la dextérité de Johnny Marr. Le public s’accroche à cette impression mêlée de nostalgie et de joie sautillante qui se dégage des morceaux. Motorama est triste et chaleureux à la fois. La voix de Parshin est puissante et module à la perfection.Les titres de Calendar ne sont pas à la traîne. "Sometimes" est notre préférée. "White Light" vaut le déplacement et "Rose in A Vase" s’affirme comme la balade la plus merveilleuse qu’on a croisée ces cinq dernières années. "I spent my days sitting in front of a fireplace", chante Parshin. C’est l’impression que tout le monde a ici après une heure de show.

La salle est comble et comblée. Le concert affiche complet et deux ou trois personnes qui n’ont pas pu rentrer choisissent d’écouter le concert depuis le pont. Le groupe revient en rappel puis se réfugie dans la micro-loge qui lui sert d’abri. Parshina est magnifique et radieuse. La femme du batteur embrasse son champion aux joues rosies par l’effort sur la joue. Parshin accepte une interview avec une radio locale dix minutes plus tard. Il n’ose pas encore dire non et demi-sourit à tout le monde, mais marche la tête baissée comme s’il cherchait à oublier qu’il était un autre homme il y a quelques minutes. Le groupe reçoit des tapes sur le dos, des félicitations. Ils savent encore ce que cela veut dire. A l’écart, on parle encore un peu avec le chanteur. "Je suis le seul membre du groupe qui a gardé son travail. Il va falloir que je m’en occupe". Son esprit vogue jusqu’à Rostov où il a son bureau. Il range ses affaires, ses stylos et classe quelques papiers, puis revient.

Il est temps d’y aller.

La tournée de Motorama se poursuit le 20 février à Nantes,  le 22 à Laval 25 février à Paris, le 26 février à Tourcoing

Par Benjamin Berton
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