La révolution au bout de la contrebasse Dossier jazz européen

09/02/2005 - 11h47
La révolution au bout de la contrebasse
Cri du peuple devenu loisir de la jet, le jazz semble s'être perverti en même temps qu'il a traversé les océans. Le Trio Résistances vient de sortir un nouvel album teinté de colère et d'espoirs, histoire de rappeler les origines.

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Fidèles à leur engagement politique, les trois musiciens de jazz livrent un troisième album intitulé Etats d'urgence. Attentif et observateur sensible, ce trio en résistance ne s'avoue jamais vaincu face à un monde plus chaotique et inquiétant que jamais. Même si la mélancolie mêlée à la colère l'emporte sur le désespoir, le constat de Bruno Tocanne, Lionel Martin et Benoît Keller reste très sombre. Après Global Song, sorti il y a deux ans, ce nouvel album possède une maturité musicale indéniable. Improvisateurs hors pair, les trois musiciens ont creusé leur goût pour les riffs. Leur jazz épuré va à l'essentiel. Les deux premiers morceaux en portent la trace. Patria de multitudes, composé par Hernan Gomez et Eduardo Carrasco, n'est autre qu'un chant révolutionnaire des plateaux andins, déjà repris par les Quilapyun en leur temps, ce groupe chilien contraint à l'exil pendant la dictature pinochetiste.

Aérienne et minimaliste est aussi la reprise de Abacus du batteur américain [people rec="0"]Paul Motian[/people]. Les références sont fortes. Le trio se fait héritier de ces ruptures harmoniques à travers leurs compositions. Assumant pleinement un jazz aux frontières de la musique contemporaine, le trio se permet des audaces inattendues. Lune rouge fait l'effet d'un paysage calme et paisible mais de ceux qui cachent des secrets de guerre. Le saxophoniste [people rec="0"]Lionel Martin[/people] prend des risques. Sur un fil, en équilibre, il exprime toute la force de ses compositions. «L'issue» est là. Comme un pantin désarticulé, dansant envers et contre tout, il se cogne contre les murs, essaie de fuir, de s'en sortir. Finalement, il trouve. Et puis c'est le tour de Benoît Keller. Avec «Army of her», il déploie toutes les sensibilités de sa contrebasse. Ici, plus légère et plus douce. Très vite, alarmes et sirènes se redéploient avec «Mine de rien» et le morceau éponyme «Etat d'urgence».

Sans perdre de vue cet état d'alerte auquel Trio Resistances semble nous exhorter, l'album ouvre des possibles dans les trois derniers morceaux. Notamment avec cet hymne qui leur est si cher°: «El pueblo unido» de [people rec="0"]Sergio Ortega[/people]. Quant au dernier titre, il offre un bel hommage au poète portugais [people rec="0"]José Afonso[/people]. Il y a quelques mois, le Portugal fêtait le 30 ème anniversaire de la révolution des oeillets. «Grandola, Vila morena» est devenu le chant révolutionnaire qui donna, le 25 avril 1974, le signal du déclenchement de la révolution. A bon entendeur...

Etats d'urgence, Trio Résistances, Tocanne, Martin, Keller, 2006 chez Cristal Records.

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