La Route du Tour Kraftwerk/EMI

23/09/2003 - 17h17
La Route du Tour
Au grand registre des groupes à éclipse, les Allemands de Kraftwerk figurent au sommet d'une liste, pas si longue mais prestigieuse, où émargeraient les indispensables My Bloody Valentine (disparus depuis des lustres), les intermittents Echo & the Bunnymen, les sublimes New Order et quelques autres.

Pas facile, en effet, de traverser les années sans se rappeler au bon souvenir d'un public qui a l'oubli facile et d'une critique intoxiquée par l'idée que la musique, comme la science, progresse plus vite que son ombre.

- Lire la news Qu'est-ce qui fait courir Kraftwerk ? [Brève du 3.07.2003]

Ralf Hütter et Florian Schneider, les têtes pensantes de Kraftwerk, n'avaient pas donné de nouvelles discographiques depuis le décevant Electric Café (1986), une compilation The Mix (1991), et un single anodin, Expo 2000. Avant cela, les Kraftwerk avaient, selon la légende, ni plus ni moins qu'inventé la musique électronique, fournissant coup sur coup une poignée d'albums et de morceaux séminaux (Autobahn, Radioactivity, The Robots, Trans-Europe Express), à l'origine d'un des segments les plus vigoureux de la musique contemporaine. Englués dans les arcanes du mythique studio Kling Klang de Düsseldorf, on disait les Kraftwerk à la recherche d'un nouveau son, triturant les boucles sans relâche et ne connaissant de répit que dans d'interminables balades à vélo. Ralf Hütter pouvait être croisé en tenue de cyclotouriste (avec cuissard fluo et casque en cuir) gravissant des pentes à 14%, sur le Galibier ou le Tourmalet, tandis que ses acolytes, plus ou moins forcés, assuraient le ravitaillement. En 1983, sortait un morceau hallucinant qui symbolisait la révolution qu'était en train de connaître le groupe : le morceau Tour de France, repris dans une version remixée en clôture du nouvel album, augurait de la conversion des Kraftwerk à l'énergie mécanique.

Pour suivre ce Tour de France Soundtracks, il faut se replonger dans l'histoire du groupe. Depuis Radioactivity et jusqu'à Electric Café, Hütter et Schneider, anciens du Conservatoire, ont bâti une oeuvre d'anticipation autour des composantes suivantes : - poétique des transports (Autobahn, Trans Europe Express)- séduction de la technologie (Computer Liebe, Pocket Calculator); - menace de dissolution de l'homme dans la technique (Radioactivity); - fusion et poétique de l'homme machine (Die Mensch Machine, the Robots, the Showroom Dummies), toutes servies par une dramaturgie scénique appropriée et impeccable.

Chaque album marquait jusqu'à aujourd'hui une absorption nouvelle (et conceptuelle) d'éléments quotidiens dans une poétique de la modernité. La musique de Kraftwerk était répétitive, comme celle de Brian Eno, de Boulez ou de Stockhausen, mais également poétique et presque romantique dans ses implications. Les voix vocodées sonnaient comme des chants de survivants derrière leur étrangeté métallique. Les interminables coups de klaxon et de piston d'Autobahn dissimulaient à peine les vies humaines planquées sous les moteurs.

En reprenant vingt ans après, et tout au long d'un album, la thématique du Tour de France, Hütter et Schneider montrent en un sens qu'ils n'ont rien à dire de nouveau. Leur pertinence est cependant intacte. La fusion de l'homme et de la machine n'a fait que progresser. L'opposition du métal et du sang n'existe plus. Tout est combiné. Sur Elektro Kardiogramm, le mélange des battements du coeur et la pulsion des synthétiseurs atteint un degré d'harmonie incroyable, formant une métaphore parfaite de ce qu'est devenue la composition musicale.

Tour de France Soundtracks, qui a, par ailleurs, piteusement raté le centenaire du Tour en sortant début août, n'est que la reformulation de leur single de 1983 (en trois variations mimétiques baptisées Etape 1, Etape 2 et Etape 3). Mais c'est une reformulation astucieuse et limpide qui a des allures de manifeste pour une reprise en main de la techno par ses compositeurs. Les beats de Kraftwerk sont dépassés (Vitamin est funky comme un vieux 808 State). Les nouvelles mélodies appellent inconsciemment à la nostalgie, comme si on pouvait, en palimpseste, entendre dessous d'anciennes séquences rythmiques. Mais la ligne est plus claire et droite que jamais. La production cristalline insurpassable et reconnaissable entre toutes. Les voix sont plus douces et sensuelles. Les douze morceaux volent comme en apesanteur autour de terres vierges, célébrant le mariage naturaliste de la biologie et de la mécanique. Regeneration est un grand morceau d'ambient. L'album tourne en roue libre, sans volonté d'exprimer autre chose qu'une aérobic de la respiration et de l'énergie, mélange subtil de sérénité et de titane (Titanium). Le changement n'existe pas. La répétition est la loi. Les progressions sont lentes pire que des escargots. L'information est au coeur du mouvement. Peut-être est-ce la nouveauté. Et une nouveauté fondamentale. Comme si la fusion de l'homme et de la machine, enfin consacrée, ne pouvait exister qu'au travers d'une lunette. Transmission/Television. Reportage sur Moto/Camera Micro et Foto. Les médias sont omniprésents. Le transport n'existe plus que dans sa projection. N'existe plus que comme transportation.

Tour de France Soundtracks n'a pas été présenté par Gérard Holtz, bien que le logo de la Société du Tour soit collé sur la pochette. Ce n'est pas le meilleur album de Kraftwerk, loin s'en faut, ni le plus innovant. Il ne fera pas faire au genre le Grand Bond en avant que les amateurs attendaient. Cela reste néanmoins un grand album, classique et archaïque, sublime et fluide comme une descente de col. Un album qui, dans la production techno actuelle, dénote par son appel au romantisme, par son optimisme et sa naïveté visionnaire.

Tour de France Soundtracks Kraftwerk/EMISortie août 2003.

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