
Cela faisait un bail qu'on désespérait de retrouver dans ses albums solo l'énergie et le détachement souverain qui avaient fait la légende de Pavement. Ce n'est un secret pour personne : Stephen Malkmus en avait soupé de son ancien groupe où il était persuadé d'être bridé et de ne pas pouvoir satisfaire ses envies de guitare.
Son premier album solo avait révélé un chanteur toujours en forme, plus léger et ayant récupéré un soupçon de motivation. Malkmus s'amusait avec un nouveau groupe, The Jicks, moulinait du braquet et paraissait débarrassé d'un fardeau sur scène. On attendait donc beaucoup de lui. La suite aura été moins réjouissante ( notamment). Sollicité par Beck qui engageait son travail de producteur, Malkmus s'est retrouvé en studio avec le plus célèbre des losers qui rêvait secrètement de le ramener à la période Woowee Zowee. Mirror Traffic n'est, à l'aune du corpus laissé par Pavement (qui, au sein de chaque album, comporte lui aussi des hauts et des moins hauts), pas une réussite parfaite mais sonne comme une véritable renaissance. Cela faisait longtemps, très très longtemps qu'on n'avait pas entendu sur un album de Malkmus, en 15 titres excusez du peu, autant de morceaux emballants.
L'homme qui a vu l'ours
Mirror Traffic s'ouvre sur "Tigers", un bon morceau comme Malkmus sait les faire à la douzaine, sans même enlever son blouson. Le titre est uptempo, avec un bon refrain et une belle dégringolade de guitares. On se dit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Et puis tombe "No One Is (As I Are Be)" en mode acoustique qui change un peu la donne. Malkmus se déshabille devant nous et s'offre un registre inconnu. La voix couine. On retrouve la patte Beck sous une production modeste mais qui éclaire le morceau par-dessous. La révolution de palais serait-elle en marche ? On a déjà parlé de l'impeccable "Senator", pour son histoire de "blowjob" et ses paroles remarquables, mais pas dit aussi clairement qu'il s'agit de la meilleure chanson enregistrée par Malkmus depuis plus de 10 ans (on met là-dedans tout ). Les 4 minutes et quelques du titre sont tendues. Il y a de la colère, de la hargne, des textes qui disent quelque chose sans qu'on comprenne exactement quoi, une mélodie à rebond. C'est pour ça qu'on se déplace encore.
Sur l'excellent "Brain Gallop" qui suit, Malkmus chante "There is not much left inside my tank today. There is just enough to come and throw you away”, comme s'il lui fallait s'accrocher après toutes ces années passées à faire le con qui chante. Avec son look d'adolescent, désormais aux tempes blanchies, et son dilettantisme, on se demandera jusqu'à la fin des temps si ce mec là en a jamais eu quelque chose à foutre. Son jeu de guitare est un don de dieu. La fin du morceau est l'un des meilleurs solos de guitares qu'on a entendu depuis pas mal de temps. Malkmus s'étale comme une crêpe et fait tourner sa petite PME devant nous. Il vient là autant par plaisir que parce qu'il faut nourrir la famille. Tout le monde ne peut pas prétendre être un artiste inspiré. Dans ses interviews récentes, il revendique son droit de faire le boulot et de payer son assurance santé. Ce n'est pas pour ça que ses chansons sont moins bonnes. "Asking Price" fait le job. Le titre sonne comme un bon Eels, chanté par Malkmus, on en prendrait bien à tous les repas. "The distorsion is way too clear", en refrain. C'est facile et classieux.
La suite n'est souvent pas décisive mais n'a rien de honteuse. On aime bien "Stick Figures in Love", le power pop "Spazz" mais clairement moins le limaçon "Long Hard Book" qui porte bien son nom et "Share The Red". Il faut faire son marché : fuir quand les guitares reviennent faire leur show et profiter de l'hospitalité quand Malkmus marie Supergrass et Wavves sur le punk californien de "Tune Grief". Le final est à l'image de l'album, intéressant mais inégal. "Forever 28" se cherche et ne se trouve pas vraiment, nous ramenant à ses longs jams foireux des précédents albums. "All Over Gently" est une chanson de transition. Le chant est appliqué, serein. Malkmus n'y croit pas lui-même. "Fall Away" coule comme du miel dans notre bouche de midinette. C'est la pipe promise du début et Malkmus la taille à pleines lèvres en Beach Boy de catalogue. Il n'aurait jamais fait ça avant. Passé un certain âge, on ne tient plus la guitare pareille. Il y a des attitudes qui sont ridicules. Avec Beck, il s'ouvre un avenir de chanteur de charme et de king of cool. Ce n'est pas une mauvaise reconversion, même si on le préfère encore sur le bluesy "Georgeous Georgie" en baladin de l'ouest finissant. L'histoire du rock américain défile devant nos yeux. Malkmus est l'homme qui a vu l'ours qui a vu l'homme qui a vu la légende du rock US. Il ne faut pas oublier ça : ce type est un puits de science. Il connaît toutes les guitares du pays par leur petit nom.
Mirror Traffic n'a pas la même évidence qu'un bon album de Pavement. Malkmus n'a jamais fait l'erreur de courir après sa jeunesse. Il ne sprinte plus comme avant et a les tendons du coude qui pendent. Pour la première fois depuis longtemps, il s'ouvre néanmoins un horizon nouveau, à la fois primesautier et incisif, apaisé et discipliné. C'est le meilleur service qu'il pouvait rendre à son songwriting : lui remettre la bride au cou. A cet égard, ce nouvel album annonce des lendemains qui chantent.
Par Benjamin Berton