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Jeff ForneySignature sur Interscope avec parrainage de Dr Dre, apparition au Pitchfork festival et sur la tournée de Drake, copinage puis collaboration avec Lady Gaga. Ces derniers mois, les fans de la première heure de Kendrick Lamar ont sérieusement serré les fesses à mesure que leurs alertes google rendaient compte de la hype croissante entourant l’ex-révélation rap indé de l’année 2011. Leur chouchou allait-il souffrir du syndrome Icare, se brûler les ailes en tentant de tutoyer le soleil d’un peu trop près ?
Finalement, le plan s’est déroulé sans accroc. Interscope n’a pas édulcoré le son de K-Dot, Dr. Dre ne l’a pas mis au frigo comme il a pu le faire en d’autres temps avec Rakim ou Busta Rhymes (excusez du peu), et le fameux featuring avec sa pote Gaga, qui l’a appelé un jour pour lui rapper "Rigamortus" est resté sagement dans les tiroirs. "Moi et Lady Gaga, on est vraiment bons amis. Elle n’est pas sur l’album. On a des chansons, mais quand je bouclais l’album, celles qu’on avait choisies, on les a mises de côté pour plus tard", a expliqué Kendrick tranquillement. "Tout était déjà prémédité pour ce jour, pour le 22 octobre."
good kid, m.A.A.d city : un classique en puissance
22 octobre. Préméditation. Tout est dit. Kendrick Lamar n’est pas le genre d’artiste qui navigue à vue. Il sait où il va, ou du moins il sait où il veut aller. Et, visiblement, K-Dot ne voulait pas prendre le risque de polluer son album avec un gros featuring pop. Bien lui en a pris. Car good kid, m.A.A.d city est un disque aussi brillant que personnel, ultra-cohérent musicalement et ambitieux dans l’écriture, que son auteur a très justement présenté comme un court-métrage (voir la pochette ci-dessous).

Surpassant Section.80, son premier album sorti en indé qui avait déjà mis une claque à tout le monde (dont la rédac de Flu) en 2011, Lamar nous offre un album-concept - à prendre d’un bloc comme le Channel Orange de Frank Ocean - où il raconte son parcours de petit gars normal grandissant dans un environnement tout sauf banal : Los Angeles, ses gangs, ses dealers, ses morts violentes, ses femmes vénales, et autres tentations qui auraient bien pu le faire dérailler si la religion (élément omniprésent du disque) ne l’avait pas gardé sur le droit chemin.
Instantanément porté aux nues par les fans de hip-hop, good kid, m.A.A.d city a également reçu un concert d’éloges de la part publication aussi variées que XXL, Pitchfork, Rolling Stone ou le Guardian (les nombreux samples indie pop qui truffent le disque y sont sûrement pour quelque chose), recevant à chaque fois une note proche de la perfection. Pour le classer définitivement parmi les classiques, il faudra évidemment laisser un peu d’eau couler sous les ponts, mais on est tenté de brûler les étapes tant Lamar a ressuscité un style de rap qu’on ne pensait plus compatible avec ce niveau d’exposition ("Swimming Pools" était même en "Coming Next" la semaine dernière sur Le Grand Journal).
Car le plus fou dans le pari du rappeur de Compton, c’est qu’il est commercialement réussi. Son album n’est pas édulcoré, il ne contient pas de gros singles pour les radios, même si Drake et Mary J. Blige (en bonus track pour la seconde) figurent parmi les invités, et il est entré directement à la seconde place du top iTunes américain, malgré l'habituelle fuite sur le net quelques jours avant la sortie, derrière la machine de guerre Taylor Swift.
Selon les estimations souvent précises du site hiphopdx, GKMC devrait boucler une première semaine à 200 000 exemplaires (confirmation ce mardi). Pas loin de la compilation du label de Kanye West, Cruel Summer, blindée en tubes et en invités poids lourds, ou de la dernière livraison de Rick Ross, God Forgives, I Don’t, écoulés respectivement à 216 000 et 215 000 copies. Un ticket dans la cour des grands. Si ce score se confirme, GKMC pourra être considéré comme un game changer. Un évènement qui bouscule l’équilibre établi et peut servir de nouvelle référence.
L’ombre (encombrante) de Tupac
Ça ne saute pas vraiment aux oreilles quand on écoute ses disques, mais Kendrick Lamar est un enfant de Compton, quartier chaud de Los Angeles rendu célèbre par un paquet de classiques du rap californien. S’il est lui-même loin des sonorités g-funk et de l’attitude gangsta, la comparaison avec feu le roi de Los Angeles, l’immense Tupac Shakur, était immanquable. Une légende, une ombre menaçante capable 15 ans après sa mort d’éclipser tous les rappeurs vivants avec un simple hologramme.
Régulièrement interrogé sur 2pac en interview, Kendrick a d’ailleurs de nouveau évoqué son idole dans "The Heart pt 3", inédit qu’il a écrit, enregistré et diffusé après le leak de son album.
"When the whole world see you as Pac reincarnated
That's enough pressure to live your whole life sedated
Find the tallest building in Vegas and jump off it
But I could never rewrite history in a coffin"
("Quand le monde entier te vois comme Pac réincarné
C’est suffisamment de pression pour vivre toute ta vie sous sédatif
Trouver le plus haut immeuble de Vegas et sauter dans le vide
Mais je ne pourrais jamais réécrire l’histoire dans un cercueil")
La dernière ligne est sans doute fondamentale, et révèle l’ambition que Kendrick le modeste n’ose pas afficher. K-Dot veut se hisser au niveau des plus grands, rentrer au panthéon du rap. Il s’en donne les moyens. Il en a les moyens. Et on sent bien que cette quête de reconnaissance le travaille quand il se demande sur "Sing about me" si on se souviendra lui après sa mort, comme feu Tupac qui a continué à vendre des millions de disques avec ses enregistrements posthumes.
On le répète, Kendrick et Tupac n’ont pas grand chose à voir, ni musicalement, ni en terme de casier judiciaire. Mais s’il agit de parler storytelling, émotions (Lamar est en passe de ressusciter le rap introspectif), réflexions sur la société, conscience politique, là la filiation tient la route. Et c’est bien pour cette raison que tout le monde prédit un grand destin à K-Dot : sa musique est conçue pour durer.
"Le storytelling était la clé de voute de l’album. Je voulais ramener ça dans le game. Ce que Pac m’a montré, c’est qu’il ne fallait pas avoir peur de se montrer vulnérable dans ta musique, parce que c’est comme ça qu’on crée un vrai lien avec le public. Ce que tu dis n’est pas seulement vrai pour toi mais aussi pour l’auditeur", commentait-il récemment au sujet de l’influence du maitre sur son écriture.
La voix d’une génération ?
Ce ne sont peut-être que des supputations, mais Kendrick Lamar donne l’impression de vouloir endosser le rôle de porte-parole d’une génération, capable de véhiculer une image positive et affichant un mode de vie sain, sans sombrer dans la caricature du gendre idéal. Pas de lyrics tombant dans la facilité (les mots clés qui vendent : luxe, putes, drogue, violence), mais de vrais sujets abordés : politique, criminalité, rapports humains et ethniques ("fuck your ethnicity", clamait-il sur l’intro de Section.80).
Bien que né en 1987, K-Dot est un enfant de Ronald Reagan (grand thème de son disque précédent), marqué par l’irruption du crack et des liquor store dans les quartiers noirs, l’absence de politique publique autre que la théorie de la vitre brisée. Il fait office de pont entre la génération old school trop vielle pour parler aux jeunes (KRS-One, Rakim) , les rappeurs acteurs qui s’inventent une vie (Rick Ross), les indés sans concessions qui ne parlent qu’aux puristes (Immortal Technique) et les néo-nihilistes de la jeune génération (Odd Future, ASAP Rocky, Hopsin).
Lamar incarne une forme de synthèse ultime, un super rappeur en mesure de réunir autour de lui les divers publics rap qui se sont tant éloignés ces dernières années. Un modèle pour les rappeurs underground qui s’enferment dans une case, les nouvelles stars qui oublient trop vite leur éthique. Et surtout le disque le plus important sorti cette année en black music (avec le Channel Orange de Frank Ocean), si ce n’est tous genres confondus.
Par Edouard OrozcoFollow @edouard_orozco