Kashf Al-Mahjub Portrait des Secret Chiefs 3

14/09/2007 - 15h54
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Kashf Al-Mahjub
Les Secret Chiefs 3 sont grands. Sous la direction de Trey Spruance (ex-Mr. Bungle), inspiré par la gnose shî'ite et Philip K. Dick, les génériques de film, les airs traditionnels et le death metal, Book of Horizons présente une musique de science-fiction mystique et non-narrative, une musique pour le cerveau.

En 1996 sortait le premier album de Secret Chiefs 3 : First Grand Constitution and Bylaws. A cette époque, le groupe pouvait encore donner l'impression d'une continuation de la politique de Mr. Bungle par d'autres moyens. Trois des membres du groupe le composaient et un quatrième était présent comme invité (il ne manquait que le chanteur, en somme). Quand à la musique, elle rappelait bien dans ses grands lignes les moments exotiques et lyriques de Disco Volante sorti l'année précédente ; il y avait même, ici et là, quelques John-Zorneries d'usage : morceaux de trente secondes, effets de cartoon, hurlements intempestifs suivis de riffs rapides (depuis, le « dictateur » des Secret Chiefs 3, Trey Spruance, a été très dur envers Zorn, avec qui il a souvent joué ; et en particulier sur la place trop proéminente de l'improvisation dans ses albums). Mais enfin, le plan devenait moins obscur : Alliance d'un imaginaire philosophique et mystique islamique et d'une musique faisant son miel de tous les codes musicaux (surf, grunge, techno, western, néo-classique, lounge exotica des années cinquante) dont le but est de toucher au plus près une dimension onirique, audio-cinématographique, générée par la reviviscence d'un appel au savoir ésotérique, au dévoilement progressif des images inconscientes qui structurent notre pensée et la remplissent d'imperceptibles a priori ; une musique de science-fiction mystique et non-narrative, supra-réflexive, destructive et joyeuse mais qui ne sombre jamais dans le chaos ; une musique pour le cerveau. Il a fallu trois ans de travail acharné pour produire Book of Horizons, le quatrième album du groupe. Alors que son ancien compère Mike Patton est dans l'hyper-productivité exubérante, la folie esthétique et la collaboration permanente, Trey Spruance est dans la passion du contrôle, la réflexion intense et la production minutieuse. Le premier morceau est beau comme un générique de fin ; il referme devant nous un imaginaire cinématographique et le ré-ouvre, destitué de ses images. C'est le disque du film qui suit la fin du film : le disque d'un film intérieur. Les Secret Chiefs 3 tirent de la culture populaire (de la télévision américaine des années cinquante aux productions de Bollywood et aux comédies musicales égyptiennes) la forme la plus pure, épurée, dégagée de ses enjeux narratifs trop mesquins et font tourner ses poncifs vers leurs penchants spéculatifs. D'où l'importance de la gnose shî'ite dans ce dévoilement progressif des choses cachées : car elle se base sur les possibilités propres à l'imagination elle-même et non la défragmentation de celle-ci par la discipline intellectuelle. Le monde des images est un monde qui n'est plus celui de la perception sensible mais n'est pas encore celui de l'intellect : et c'est en lui, et en lui seul, que les événements ont lieu. Savoir qu'il existe un musicien de « pop » californien plongé tous les jours dans les livres de Henry Corbin me réjouit au plus haut point. Trey Spruance est un de rares musiciens à ne pas masquer sa boulimie de lectures : de Sohravardî à Stanislaw Lem, de Sejestâni à Jorge-Luis Borges, et, avant tous, Philip K. Dick. Trey Spruance est un vrai dickien. Ce n'est pas l'harmonie, la paix avec le monde, la découverte de la vérité ou l'accord avec soi-même qui l'intéressent dans la spéculation mystique, mais son défi schizophrénique, ses imbrications de mondes en gigogne, son angoisse psychédélique et comique, sa poésie de la terreur, sa manière de faire mouche sur la psyché pour la tordre un peu plus à chaque fois.Ce qui ne va pas sans une certaine dose de provocation. Trey Spruance sait très bien les risques qu'il prend, en foutant le croissant islamique au dos de la pochette de son premier album et la mention « L'ennemi de mon ennemi est mon ami ». Et le dernier album, Book of Horizons, mélange des images mythiques de cowboys courant vers l'horizon à des chants mystiques sur l'Irak et l'Afghanistan. Un morceau de death metal hurle : Hollywood Triumphant - We'll burn your Holy Land and give you virtual space - Hollywood Triumphant - Panoptical Surveillance murdered human race. Depuis Georges Bataille et Acéphale, on n'avait pas aussi objectivement associé avant-garde et société secrète, lucidité humaine et repli sectaire, réalisme politique et régression sociale volontaire, enfin création artistique et stratégie de l'enfermement. Notre civilisation n'a pas à être prise au sérieux, notre culture ne doit pas être défendue, nos intérêts ne doivent pas être préservés : voilà le secret roulé dans une énigme que dévoilent à nouveau pour nous les Secret Chiefs 3. Le rôle d'un artiste n'est certainement pas d'accepter l'ordre des choses, mais d'inventer de nouvelles possibilités de vie au présent. Quitte à faire ressurgir pour cela toute la vieillesse du monde comme un délicieux vin triste.Discographie : -Book of Horizons (2004, Mimicry)-Book M (2001, Mimicry)-Second Grand Constitution and Bylaws (1998, Mimicry)-First Grand Constitution and Bylaws (1996, Mimicry)

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