
Sévèrement hypes et passablement surestimés, le duo Justice composé de Xavier de Rosnay et Gaspard Augé était déjà précédé d'une réputation de nouveaux (énièmes) sauveurs d'une French Touch passéiste. Pas facile, ni très malin. Car il faut bien dire qu'être étiquetté de nouveau Daft Punk alors que l'on n'est pas encore officiellement rentré dans la cour des grands, nourrit d'une part une grosse attente chez le public toujours en quête du "next best thing", et apporte d'autre part son lot de pression supplémentaire chez l'artiste. Mais Justice avait de quoi faire parler et faire jaser, avec comme premier fait d'armes le remix electro-pop, un poil irritant, "We Are Your Friends" de Simian, qui aura fait le bonheur de clubs du monde entier pendant près de trois ans, mais surtout le Waters Of Nazareth EP sorti en 2006, titre puissant et éreintant, hypnotiquement jouissif et corrosif. Sous la tutelle du label Ed Banger, Justice sort son premier album † et fait un petit passage par la Cigale de Paris en ce mois de juin. Alors, que vaut Justice ?
Déception surprenante. Ceux que l'on présentaient déjà comme les nouveaux rois du dance-floor et grosse machine à faire danser les masses se révèlent finalement moins dansant qu'attendus, piquant moins le son disco et l'imagerie gothique que leurs essences et leurs références. On attendait des hymnes de boîtes de nuit, on récupèrera plutôt une bande originale de fond d'orgie ("Valentine"), de fin de soirée glauque en fond de cale ("Genesis"), de rassemblement de fond de jardin autour de la piscine à 5 heures du mat' ("The Party"). Ce qui surprendra finalement, c'est cette froideur et ce rideau noir qui englobe tout ce disque. Si De Rosnay et Augé jouent avec ce statut messianique qu'on leur a accolé, en adoptant la croix chrétienne comme emblème, cela corrobore finalement assez bien avec une musique sombre d'où s'extirpent quelques lueurs ("Let There Be Light") et quelques échappatoires pop et hédonistes ("D.A.N.C.E."). La Cigale s'était d'ailleurs transformée en contre-soirée de rave-party, le duo parisien assénant gros son et grosses basses, martelant un background funk, hard-rock et house, mixant sans vélléités dansantes, mais avec cohérence d'univers différents. On se retrouve alors dans l'esprit de †, loin de cette French Touch obsolète, plus proche de The Knife que d'Ellen Allien, des beats diffus au sein d'effets distordus, des boucles ankylosées maniérées de touches électro aux fréquences à faire vriller les tympans. On est comme happé et impuissant face à cette masse sonique, ce monolithe brusque, brutale et rentre-dedans ("Stress", "Waters Of Nazareth") où se complaisent vils et grands méchants aux manteaux de cuirs, méchus aux verres carrés et aux jeans tights, jeunes pousses aimant les The Strokes, filles à frange et robes à pois. En sortant de ce cliché electro-chic - plaisant toujours toutefois à ce public - pour s'embourber dans un abîme obscur, Justice parvient à en ressortir sur les rotules, les doigts flétris et de la terre sous les ongles, mais avec un album par moments lumineux et incisif, par moments indigent, mais toujours dans la lignée que les deux parisiens s'étaient érigés. † est finalement très écoutable, presque recommandable pour certains titres, et sans prétentions, au contraire de l'image que Justice semble donner.
Justice - † (Ed Banger/Because, juin 2007)